Afghanistan : les journalistes sous la pression croissante des Renseignements et du ministère pour la Promotion de la vertu et de la Répression du vice

Depuis deux mois, les menaces, les convocations et les interpellations arbitraires contre les médias et les journalistes se multiplient en Afghanistan. Reporters sans frontières (RSF) dénoncent ces pressions qui impliquent directement les Renseignements (Istikhbarat) et le ministère pour la Promotion de la vertu et de la Répression du vice et qui vont à l’encontre de la loi de la presse.

Leur arrestations sont les dernières d’une longue liste. Aslam Hijab. journaliste économique pour la chaîne privée Ariana news a été interpellé lundi 31 janvier devant son lieu de travail. Son collègue Waris Hassra, qui tentait de protester, a subi le même sort. Les deux ont été  arrêtés et emmenés par des agents du renseignements dans un lieu inconnu et n’ont été libérés que 48 heures plus tard. 


Ces deux cas d’arrestation arbitraire ne sont pas isolés. Depuis le 15 août 2021 et l’arrivée au pouvoir des talibans, ce sont au moins une cinquantaine de professionnels des médias qui ont ainsi été interpellés ou arrêtés par la police afghane et les services de renseignement (Istikhbarat). Ces arrestations, qui s’accompagnent de violences, peuvent durer de quelques heures à près d’une semaine. Elles surviennent principalement lors de la couverture des manifestations de femmes dans les rues de la capitale, Kaboul et montrent le rôle de plus en plus important des “Istikhbarat” dans la répression contre la presse. 


Dirigés par Abolhag Wasiq, ces services de renseignements sont un partie importante du pouvoir taliban et sont placés directement sous la responsabilité du Premier ministre par intérim. Ils ont remplacé la Direction nationale de la sécurité (NDS) de la République islamique d’Afghanistan, qui était elle-même l'héritière du KHAD (Agence de Renseignement d'Etat), une branche locale de KGB durant les années 1980.


Aujourd’hui, les Istikhbarat ne sont pas seulement directement impliquées dans les arrestations de journalistes. Selon les informations recueillies par RSF, au cours de ces deux derniers mois, plusieurs médias ont été victimes de menaces par téléphone ou ont été convoqués par des agents et des responsables des Istikhbarat. Javad Sargar, l’un des hauts fonctionnaires des renseignements, responsable du département 53 qui s’occupe du traitement des médias, a récemment horrifié les journalistes en les “invitant” à ne plus convier tel journaliste pour un débat ou à ne plus aborder tel ou tel sujet ”si vous ne voulez pas que je vous arrache la langue”. 


Menacer les journalistes de leur arracher la langue pour les empêcher de traiter certains sujets est tout simplement inacceptable, s’insurge le responsable du bureau Iran-Afghanistan, Reza Moini. Les journalistes doivent pouvoir exercer leur profession sans être sous la menace permanente d’être arrêtés et torturés. Ces menaces illégales, qui violent la loi sur la presse, sont d’autant plus glaçantes qu’elles s’inscrivent dans un contexte de pressions croissantes et de règles de plus en plus restrictives pour le droit à l’information.” 


Une pression de plus en plus forte

En plus de la menace représentée par les Istikhbarat, les journalistes afghans doivent aussi désormais composer avec le ministère pour la Promotion de la vertu et de la Répression du vice, chargé de veiller au respect de la charia dans l'espace public et d’appliquer l’ordonnance du bien et l’interdiction du mal (une prescription coranique, nldr). C’est ce ministère qui a publié, le 22 novembre 2021, un décret pour préciser quelques règles concernant la liberté d’information en Afghanistan. Il est notamment demandé aux journalistes de ne pas interviewer, ou ne pas inviter dans leur émission, des commentateurs qui pourraient critiquer le régime. Le port du Hijab complet est aussi rendu obligatoire pour les femmes journalistes. 


Quelques semaines plus tard, les 16 et 22 décembre, les directeurs des quatre chaînes privées Tolo TV, TV1, Ariananews et Shemshad ont été convoqués au ministère de l’Information et de la Culture. La réunion, organisée en présence de responsables du ministère de la Promotion de la vertu et la Répression du vice et du service des renseignements, avait pour but de les mettre en garde et de leur intimer l’ordre d’appliquer le décret du 22 novembre à la lettre. Sous la pression, les responsables des quatres chaînes d’informations ont été contraints d'accepter d’appliquer le décret.


Ce décret va à l’encontre de la loi sur la presse promulguée en mars 2015 qui est toujours officiellement en vigueur. Interrogé par RSF, le porte-parole du gouvernement et vice-ministre de l’Information et de la Culture par intérim, Zabihullah Mujahid, a confirmé que cette loi restait applicable et que celle-ci n’empêchait pas les femmes de travailler et qu’aucun ministère ou organisation ne devaient intervenir dans les activités des journalistes. Il a par ailleurs annoncé la création prochaine d’une “Commission de vérification des délits des médias”.


La situation est d’autant plus confuse pour les journalistes, que les multiples directives qui leur sont adressées proviennent de différents acteurs. En plus d’être sous la pression de différents ministères et des Istikhbarat, les médias doivent aussi suivre les injonctions du Centre gouvernemental des médias et de l’information (GMIC). Ce dernier a publié le 29 janvier des recommandations pour “tous les médias en Afghanistan” qui sont essentiellement une confirmation des 11 règles annoncées aux médias le 19 septembre dernier. Ces annonces ont contribué à affaiblir un peu plus le rôle du ministère de l'Information et de la Culture auprès des médias, qui sont pourtant officiellement placés sous son autorité.


Lors de la publication de l’édition 2021 du Classement mondial de la liberté de la presse en avril dernier, le pays se situait à la 122e place sur 180 pays.

Publié le 04.02.2022
Mise à jour le 04.02.2022