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11 mars 2011 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Venezuela


Le président Hugo Chávez, omniprésent dans les médias traditionnels, ne pouvait résister à la tentation de s’affirmer sur Internet et de réguler cet espace dont le contrôle lui avait jusqu’ici échappé. C’est légalement chose faite en 2010, dans un contexte de tension croissante entre le pouvoir et les médias critiques. Si l’accès à Internet demeure libre dans le pays, les outils de contrôle sont en place et l’autocensure s’accentue. Les forums de discussions sont dans le collimateur des autorités.
Près d'un tiers de la population est connectée Plus d’un tiers de la population est connectée au Venezuela, ce qui place le pays au quatrième rang, en Amérique latine, après l’Argentine, la Colombie et le Chili. Les réseaux sociaux y sont populaires. En mars 2010, Facebook comptait 5,3 millions d’inscrits contre 500 000 pour Twitter. Le gouvernement a favorisé l’accès de la population à Internet en mettant en place des centres d’accès sponsorisés par le gouvernement. En 2009, le projet Canaima a été lancé et projetait de fournir à chaque étudiant en école primaire son propre ordinateur. A ce jour, plus de 60 % des 8,8 millions d’internautes sont issus des classes populaires. Le principal opérateur télécoms et fournisseur d’accès, CanTV, propriété de l’Etat, est en situation de monopole sur l’offre ADSL. Sa nationalisation, en 2007, a marqué la première étape du renforcement du contrôle d’Internet par le pouvoir. 2010 : l’entrée fracassante d'Hugo Chávez dans le Web 2.0 Sa présence dans les médias traditionnels ne lui suffisant plus, le président Hugo Chávez s’est lancé à corps perdu dans le Web 2.0 en 2010. Il a créé son blog, en avril dernier, chavez.org.ve, “une page pour communiquer avec le monde”. Il y rapporte aussi bien ses entrevues avec des dirigeants étrangers que les nouveaux chiffres du gouvernement attestant d’une baisse des homicides ou des commentaires sur des événements sportifs. Le site comprend aussi des discours du chef de l’Etat, des vidéos, des photos et un formulaire pour contacter les collaborateurs du président. En avril 2010, le chef de l’Etat a également créé son propre compte sur Twitter : @chavezcandanga, qui comptait, en janvier 2011, plus de 1 150 000 abonnés. Et a même publiquement appelé les leaders de Cuba et de Bolivie à se lancer sur Twitter ! De nombreux Vénézuéliens se sont moqués du chef de l’Etat, se demandant comment un homme si prolifique habitué aux discours politiques de plusieurs heures pourrait se limiter à 140 caractères… Hugo Chávez justifie sa présence sur les réseaux sociaux par son intention de devenir un “activiste cybernétique de la révolution bolivarienne” pour “contrer l’influence de l’opposition sur les réseaux sociaux”. “Le peuple s’empare d’Internet”, s’est-il réjoui, accusant la Toile d’avoir trop servi aux “conspirateurs” qui cherchent à diffuser de fausses informations et à fomenter des coups d’Etat contre sa personne. Le président a encore un long chemin à parcourir pour convaincre les internautes. Sept des dix comptes les plus populaires au Venezuela sont critiques envers le président Chávez, tandis que son plus fervent supporter se trouve à la 66ème place. Le compte présidentiel aurait été piraté en septembre 2010. En février 2010, le hashtag #freevenezuela, utilisé par l’opposition pour répliquer aux attaques de Hugo Chávez contre la liberté de la presse, était le 4e sujet le plus commenté au monde sur Twitter, avec plus de 60 000 entrées. La page Facebook “Let’s see if I can find a million people that hate Chávez” totalise près de 750 000 fans, tandis que les pages soutenant Chávez comptent quelques dizaines de milliers d’abonnés. Le président, mais aussi l’opposition, ont largement fait appel aux réseaux sociaux, notamment Twitter, pour inciter la population à voter aux législatives de septembre 2010. Chávez avait accusé les utilisateurs des réseaux sociaux d’être des “instruments du capitalisme”. Accusé à son tour d'être un capitaliste, il répond “ceci n’est pas capitaliste ou socialiste, cela dépend de l’usage qu’on en fait, la technologie est neutre.” Acharnement contre Noticiero Digital Le 13 mars 2010, le président Hugo Chávez a réclamé des sanctions pénales contre le site d’informations et d’opinions Noticiero Digital, accusé d’avoir publié des informations mensongères. Deux internautes avaient annoncé à tort, sur le forum de Noticiero Digital, que le ministre des Infrastructures et des Télécommunications, Diosdado Cabello, avait été assassiné. D’après le président, l’information est restée en ligne pendant deux jours. Les responsables du site ont reconnu que deux nouveaux membres du forum avaient publié ces fausses informations et ont précisé qu’elles avaient été retirées quelques heures après notification. Le site applique une procédure standard aux forums Internet : il n’applique pas de censure a priori, mais a posteriori, en cas de violation des conditions d’utilisation. La bonne foi des administrateurs du site n’est donc pas en cause. Le forum compte plus de 120 000 membres. Hugo Chávez a alors demandé, à l’issue de cet épisode, au ministre Diosdado Cabello de “réguler Internet”. Sur ordre présidentiel, le parquet général de la République a engagé, le 8 juin 2010, des poursuites contre Noticiero Digital pour de présumées “atteintes à l’ordre constitutionnel” et pour “soutien à un coup d’État”. A l’origine de cette nouvelle procédure, une tribune, publiée sur le site Noticiero Digital, le 2 juin 2010, et signée de Roberto Carlos Olivares, faisant état d’une mobilisation de “militaires à la retraite et de patriotes” avec pour objectif une “transition civico-militaire” au sommet du pouvoir à l’horizon 2011. Dans ce texte, très véhément, l’auteur exprime, il est vrai, son souhait de voir une telle “transition” aboutir. Or, cette opinion a pour but de susciter des commentaires et on ne peut en conclure que le média Noticiero Digital “appelle au coup d’Etat”. Dans l’entretien accordé à Reporters sans frontières par le directeur de Noticiero Digital, Juan Eduardo Smith met en cause une “réaction chaque fois plus forte du gouvernement à toute opinion contraire à sa vision du monde”. Prémices de la censure ? Blocages, fermetures et autocensure A cause des poursuites intentées contre Noticiero Digital, plusieurs sites internet ont choisi de renforcer l’encadrement de leur forum, afin d’éviter les ennuis judiciaires. C’est le cas, par exemple, du site d’informations Noticias24, l’un des plus importants du pays, qui a mis en place une modération a priori des commentaires postés, se réservant ainsi le droit de les supprimer, comme il le rappelle dans ses conditions d'utilisation. Le site explique ne pas tolérer les insultes, les attaques personnelles, les messages racistes, sexistes, qui incitent à la violence, ni rien qui soit contraire à la loi. Par ailleurs, le principal fournisseur d’accès à Internet, CanTV, a bloqué sans explication, du 26 au 27 septembre 2010, des blogs hébergés sur la plate-forme WordPress. Les blogueurs @alfrediux, @ConIdayVuelta et @elena_victoria ont alors déclaré à LaPatilla.com que leurs blogs étaient en revanche accessibles depuis l'Espagne, ou le Venezuela via des serveurs proxies. Le système national de gestion des incidents télématiques (VenCERT) aurait réalisé, durant cette période, une opération spéciale de surveillance de 1 500 sites internet afin de superviser la publication de contenus à caractère électoral. Selon VenCERT, 48 % des sites étudiés ont publié des informations à caractère électoral illégales. Le blocage de certaines pages Web de médias et de blogs avaient donc pour but de “protéger l’intégrité et la disponibilité de l’information publique sur les pages officielles des pouvoirs publics nationaux et des supports officiels des ministères”. VenCERT n’indique pas quels sont les sites concernés, ni ce qui leur est reproché. Quelques utilisateurs de Twitter ciblés pour exemple Jesus Majano, un ingénieur employé par la Compagnie électrique nationale (Corpoelec) a été arrêté le 8 septembre 2010, pour avoir diffusé des tweets qui “incitent au meurtre” et “incitent à commettre un délit” contre le président Hugo Chávez . Après avoir obtenu une libération conditionnelle, il doit se présenter tous les quinze jours au tribunal. Deux autres utilisateurs de Twitter, Luis Acosta Oxford (@leaoxford) et Carmen Cecilia Nares (@carmennares), résidant dans l’Etat de Bolivar (Sud-est), à plus de 500 kms de Caracas, ont été arrêtés le 8 juillet 2010 et inculpés en vertu de l’article 448 de la loi sur les banques de 2001 pour “diffusion de fausses nouvelles”, destinée à déstabiliser le système bancaire et à nuire à l’économie du pays,. Suite à une audience qui s’est tenue le 12 juillet 2010, les deux internautes ont été placés en liberté conditionnelle dans l’attente de leur procès. Ils doivent désormais se présenter tous les quinze jours devant le tribunal. Il leur est également interdit de continuer à diffuser des messages liés à la question des banques, comme le prévoit l’article 256 du code pénal. Ils encourent jusqu’à onze ans de prison. Le 30 juin dernier, Luis Acosta Oxford (@leaoxford) a posté le message suivant sur son compte Twitter : “Mesdames et Messieurs, pour que vous ne disiez pas qu’on ne vous a pas prévenus, retirez aujourd’hui…. Il reste peu de jours, je vous le dis. ” (Selon la citation originale en langue espagnole : “Señores para que no digan que no se les dijo retiren hoy de... quedan pocos días, se les dijo”). Depuis novembre 2009, plus d’une dizaine de banques ont été fermées ou placées sous contrôle gouvernemental. Les enquêtes sur la diffusion de rumeurs et de fausses informations sur le système bancaire ont débuté en mars 2010, lorsque la police a détecté la présence en nombre de commentaires avertissant d’un prétendu “crash financier”. Jusqu’au 12 juillet 2010, Luis Acosta Oxford comptait 225 abonnés sur son blog et avait posté 201 messages, alors que seulement 6 personnes suivaient Carmen Cecilia Nares, qui n’avait posté aucun tweet. Leur influence visiblement limitée sur la Toile décrédibilise la thèse du gouvernement selon laquelle ces deux individus seraient engagés dans un travail de sape du système bancaire national. Ils apparaissent plutôt comme des boucs émissaires, alors que les autorités se déchaînent publiquement contre l’utilisation, par leurs détracteurs, du réseau social. Les différentes accusations des autorités contre des internautes, les poursuites contre des utilisateurs de Twitter et l’acharnement contre Noticiero Digital sont autant d’étapes soulignant une stratégie de reprise de contrôle du Net par le gouvernement, un prélude à l’instauration de règles par l’exécutif. Une loi bâillon pour Internet En effet, le 11 juillet 2010, l’ancien vice-président, José Vicente Rangel, a déclaré que certains utilisateurs de Twitter au Venezuela se consacraient à temps complet à diffuser des rumeurs. Hugo Chávez avait déclaré, le 13 mars, lors d’une intervention télévisée : “Internet ne peut être un espace complètement libre, où tout se dit et tout se fait. Non, chaque pays doit imposer ses propres règles.” C’est dans cet état d’esprit que, sous la pression du gouvernement, l’Assemblée nationale a entériné un nouveau revers pour la liberté d’expression et d’information en votant, le 20 décembre 2010, les réformes de la loi sur les télécommunications (Lotel) et de la loi de responsabilité sociale en radio et télévision, étendue aux médias électroniques (Resortemec). Cette dernière est destinée à faciliter le contrôle et la surveillance du Web, en mettant notamment en place un filtrage d’Internet. La loi Resortemec prévoit des amendes renforcées, une suspension – voire une interdiction, en cas de récidive – du média en cas de diffusion de messages (commentaires d’internautes compris) qui :
1 – Incitent ou promeuvent la haine et l’intolérance pour des raisons religieuses, politiques, par sexisme, racisme ou xénophobie ;
2 – Incitent ou promeuvent l’apologie du délit ;
3 – Constituent une propagande de guerre ;
4 – Répandent la panique parmi les citoyens ou altèrent l’ordre public ;
5 – Déconsidèrent les autorités légitimement constituées ;
6 – Incitent à l’homicide ;
7 – Incitent ou promeuvent le non-respect de l’ordre juridique en vigueur.
Si les points 1 et 6 sont recevables et valables dans toute législation, il est légitime de se demander si le point 3, recevable aussi, s’appliquera néanmoins à une propagande gouvernementale souvent belliqueuse. Les points 2, 4 et 5 constituent une véritable menace pour la liberté d’expression et d’information du fait de leur définition trop large et imprécise. Les modérateurs de site paraissent condamnés à fermer leurs forums de discussion. Par ailleurs, le point 5 doit concerner l’“autorité légitimement constituée” qu’est l’Assemblée issue du scrutin du 26 septembre [email protected] Un aspect positif : la nouvelle loi Resortemec ne contient plus la disposition controversée relative au point d’accès unique à Internet. Toujours selon l’article 28 de la loi, les fournisseurs d’accès à Internet devront “établir des mécanismes pour restreindre la diffusion de messages” concernés par ces interdictions, sans en préciser les modalités techniques. Cette disposition est la porte ouverte à l’instauration d’un filtrage du Net. L’application de cette loi, ainsi que les réflexes d’autocensure qui pourraient en résulter, doit faire l’objet d’une surveillance rapprochée dans les mois à venir. Certains craignent, à raison, deux poids deux mesures, c’est-à-dire que les médias électroniques et les sites proches du pouvoir bénéficient d’un traitement de faveur, alors que les voix critiques connaîtraient une application drastique de la législation, étendant ainsi au Net la forte polarisation qui existe déjà au sein des médias traditionnels. Lorsque l’on se réfère à son expérience avec les médias dits « traditionnels », l’engouement récent du président Chávez pour les nouveaux médias, alors qu'il dispose pour quelque temps des pleins pouvoirs, a de quoi susciter l'inquiétude pour le futur de la liberté d'expression en ligne.