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23 août 2010 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Un gage contre l’impunité contrebalancé par le maintien d’une mesure de censure


Nous accueillons avec satisfaction la nouvelle de la détention, le 20 août 2010, de Walid Makled, commanditaire présumé de l’assassinat du journaliste Orel Sambrano, le 16 janvier 2009. Issu d’un puissant clan d’entrepreneurs de l’État de Carabobo poursuivi pour “narcotrafic”, le suspect a été arrêté à Cúcuta en Colombie. Nous espérons que les autorités colombiennes accèderont rapidement à la demande d’extradition du Venezuela, afin que Walid Makled réponde, entre autres, de ce crime pour lequel trois individus ont été arrêtés, dont l’un, ancien policier, condamné. Directeur de l’hebdomadaire politique ABC, vice-président de la station privée Radio América 890 AM, éditorialiste du quotidien régional Notitarde, Orel Sambrano avait osé dénoncer les activités criminelles de la famille Makled . Un véritable gage dans la lutte contre l’impunité a été donné dans cette affaire par la police et la justice. Les progrès dans l’enquête et dans la procédure démontrent qu’il n’y a pas de fatalité face à la violence et l’insécurité, thèmes dominants de la campagne pour le scrutin législatif du 26 septembre prochain. Aussi bien juridiquement que politiquement, la censure dont font désormais l’objet les quotidiens El Nacional et Tal Cual n’en apparaît que plus absurde. Pourquoi vouloir empêcher le débat sur cette question ? Le Tribunal de protection des enfants et adolescents de Caracas est partiellement revenu, le 19 août, sur sa décision prise trois jours plus tôt d’interdire à la presse écrite la publication d’images “violentes, sanglantes ou grotesques” susceptible de heurter un jeune public. Visant à l’origine El Nacional, depuis la publication d’une photo de la morgue de la capitale, et Tal Cual qui l’avait ensuite reprise, la censure avait ensuite été étendue à l’ensemble des journaux pour tous types de contenus. Elle s’applique désormais, pour les images uniquement, à ces seuls deux quotidiens. Nous redisons que la photo publiée en une d’El Nacional, le 13 août, posait un problème éthique compte tenu de son caractère choquant. Néanmoins, ordonner la censure partielle de ces deux quotidiens un mois avant un scrutin législatif dominé par le thème de l’insécurité constitue la pire des solutions. Elle est à la fois liberticide et discriminatoire. (photo : Juan Barreto/AFP) --------------------------------- 18.08.10 - Prohibition judiciaire des ‘‘contenus violents'' après la parution d'une photo controversée dans le quotidien El Nacional Le quotidien privé El Nacional s’est vu notifier, le 17 août 2010, l’interdiction de faire paraître des images “violentes, sanglantes ou grotesques” pouvant affecter les plus jeunes. Il a également reçu l’ordre de ne plus publier “d'images, d'informations et de publicité de toutes sortes contenant du sang, des armes, des messages de terreur, des agressions physiques attisant des contenus belliqueux et des messages sur des morts et des décès, de nature à porter atteinte au bien-être psychologique des enfants et des adolescents”. Cette décision du Circuit judiciaire de la protection des enfants et adolescents de Caracas, qui concernait d’abord le seul El Nacional, s’étend désormais à l’ensemble de la presse écrite. Elle faisait suite à la publication par le journal, en une de son édition du 13 août dernier, d’une photo de cadavres entassés dans la morgue de Caracas. El Nacional voulait ainsi illustrer le lourd bilan de l’insécurité dans le pays. Le cliché a été repris par le quotidien Tal Cual, au ton lui aussi très critique vis-à-vis du gouvernement. Cette photo, effectivement très violente, interroge la responsabilité éthique d’un journal de grande audience, bien qu’il ne s’agisse pas d’une publication destinée à la jeunesse. Néanmoins, la présente décision judiciaire pèche par largesse et imprécision. Sur quel critère exact un contenu porte-t-il atteinte au bien-être psychologique des enfants et adolescents ? La photo d’un policier armé dans la rue, d’un soldat en manœuvres mais aussi le simple avis de décès d’un particulier entrent-ils dans le cadre de cette jurisprudence ? La caricature, par définition “grotesque”, d’un dessinateur peut-elle être montrée aux plus jeunes ? S’il est normal de réserver certains contenus ou supports à un public adulte, le débat, la pédagogie et la prévention paraissent préférables à une interdiction hâtive qui risque de produire de la censure et de l’autocensure. La présente décision évoque la Loi de reponsabilité sociale en radio et télévision (Loi Resorte de 2004) dont l’article 29 prévoit, avec la même imprécision, des sanctions contre les médias audiovisuels qui “promeuvent, font l’apologie ou incitent à la guerre ; promeuvent, font l’apologie ou incitent aux altérations de l’ordre public”. Dans son édition du 17 août, El Nacional précise par ailleurs que cette mesure s’applique pour une durée d’un mois, soit le temps de la campagne pour le scrutin législatif du 26 septembre prochain. Dans cette perspective, la question sécuritaire provoque à nouveau une polarisation extrême de l’opinion. S’il convient d’éviter la surenchère, est-il vraiment opportun de vouloir limiter l’écho donné à une situation connue de tous ? La question de l’insécurité devrait justement donner lieu à une discussion large sur sa couverture par les médias. La publication de la photo de la morgue a suscité deux procédures accélérées contre El Nacional . La première, qu’entérine la décision du Circuit judiciaire de protection de l’enfance, a été engagée par la Défense du peuple (Defensoría del Pueblo). Elle pourrait aboutir à une sanction financière équivalant à 2 % des revenus de l’entreprise éditrice engrangés au cours de la dernière année fiscale. Une seconde procédure, émanant du parquet général de la République (Fiscalía), pourrait avoir des conséquences pénales.