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10 juin 2015 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Un clou de plus dans le cercueil de l'information indépendante au Burundi


Alors que les médias privés sont toujours fermés de force, le procureur de la République a annoncé la réouverture du studio radio de la maison de la presse, fermé depuis le 27 avril dernier, tout en en excluant l’accès aux médias privés non alignés sur le gouvernement.

Nouveau coup dur pour les médias privés burundais. Alors que les principales radios et télévisions privées du pays demeurent sous le coup d'une enquête judiciaire et que leurs locaux sont toujours gardés par la police et rendus inaccessibles à leurs équipes, le procureur de la République Valentin Bagorikunda adresse une lettre à la présidente de la Maison de la presse, autorisant la réouverture du studio radio de la maison de la presse, utilisé par la synergie des médias jusqu’à sa fermeture le 27 avril 2015 . Seul problème, mais de taille, sont interdits de s'y rendre "pour raison d'enquête judiciaire (…) tout personnel de Radio Bonesha FM, Radio télévision Renaissance, Radio RPA (Bujumbura et Ngozi), Radio Isanganiro et Radio Humuriza FM.” En clair, tout représentant des médias privés à l'exception de Radio Rema, connue pour être le porte-voix des positions du gouvernement et qui fait pourtant elle aussi l’objet d’une enquête judiciaire.

“Cette décision discriminatoire est intolérable, déclare Cléa Kahn-Sriber, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières. C'est une atteinte à la liberté de l'information mais aussi à l'intelligence des Burundais et de la communauté internationale. Sous couvert d'ouverture, cette mesure vise tout simplement à empêcher une couverture médiatique plurielle des évènements qui se déroulent dans le pays. Des abus commis par des forces de sécurité et des milices du gouvernement, des arrestations arbitraires et des violences contre les civils ont été rapportés par des associations de droits de l'homme. Mais ces violations sont passées sous silence en l'absence de médias capables de s'en faire l'écho auprès de la population locale et internationale”.

“Dans ce contexte, quelle pourra être la légitimité des élections devant se tenir fin juin et mi-juillet telles qu'annoncées dans le nouveau calendrier électoral ? La communauté internationale doit faire de la réouverture des médias privés une condition sine qua non de son soutien au processus électoral”, conclut-elle.

Cette lettre heurte d’autant plus que les médias privés victimes d'attaques le 14 mai 2015, avaient écrit, il y a deux semaines, au procureur de la République pour lui demander d’avoir accès à leurs locaux afin de reprendre le travail.

Extension du domaine de la lutte

Au-delà de la chasse aux médias privés, le gouvernement burundais étend son contrôle sur la Radio nationale, qui avait jusqu'alors réussi à maintenir une certaine objectivité de ses reportages, donnant parfois la parole à des opposants ou rapportant la tenue de manifestations. Le directeur de cette radio Freddy Nzeyimana a été limogé le 4 juin dernier, remplacé par Jouma Leonard Dwayio, professeur d'école primaire.

La purge à la Radio nationale s'étend également au sein des services. Plusieurs journalistes ont été déplacés de la rédaction de l'information vers les département de contrôle interne ou de la formation. Le rédacteur en chef, Jacques Bukuru, journaliste connu pour être très respectueux des règles déontologiques de la profession, a lui aussi subi des pressions.

Quant à la Télévision nationale, elle est pour l’instant épargnée, continuant de se faire docilement l'écho de la "voix de son maître", selon un diplomate en poste à Bujumbura.

Certains correspondants de médias internationaux ont fait part à RSF de leurs dificultés à travailler sur le terrain, étant régulièrement harcelés et menacés physiquement par les forces de sécurité. La plupart d’entre eux ne quittent pas Bujumbura. Le 4 juin, le Conseil national de la communication, l’organe de régulation, a retiré son accréditation à un correspondant de France 24, qui a quitté le pays le jour même. Le CNC a reproché à ce dernier de n’avoir pas respecté les paramètres de son accréditation qui étaient de couvrir les élections. Selon la même dépêche, une journaliste de la BBC dûment accréditée avait été refoulée dix jours plus tôt, à son arrivée à l’aéroport de Bujumbura.

Craignant pour leur sécurité, près de 50 journalistes burundais sont actuellement en exil et disent craindre pour leur sécurité s’il retournaient au Burundi. Une crainte que la décision du procureur de la République ne fait que confirmer.

Le Burundi occupe la 145e place sur 180 pays au Classement 2015 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, couvrant l'année 2014.

Crédit Photo:Valentin Bagorikunda, Agence Bujumbura News
Façade de la RPA, Jennifer Huxta / AFP