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12 mars 2012 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Turkménistan


Pour la première fois, des net-citoyens sont parvenus à ouvrir quelques brèches dans le système de censure de l’un des pays les plus fermés au monde. Ils ont subi en retour une violente répression du régime, prêt à tout pour conserver son pouvoir absolu, quitte à considérer les possesseurs d’antennes paraboliques ou de téléphones portables comme des ennemis en puissance.

Les espoirs d’ouverture suscités par l’arrivée au pouvoir du président Gourbangouly Berdymoukhammedov en 2007 ont fait long feu.

Le Turkménistan, un des pays les plus hostiles à la liberté d’expression, continue d’empêcher techniquement et financièrement le développement d’Internet et d’imposer une censure drastique qui fait du “Turkmenet” une plateforme épurée de toute sujet politique ou social (lire le chapitre Turkmenistan du rapport 2011 sur Les Ennemis d’Internet). De fait, seuls 2,2% des Turkmènes sont connectés. Mais pour ceux qui n’utilisent pas d’outil de contournement, les réseaux sociaux, en particulier Facebook, Twitter et YouTube, vus comme des fauteurs de troubles, sont bloqués. Ce filtrage a été étendu à Gmail en février 2012.

Abadan : début de la guerre de l’information 2.0

L’explosion meurtrière d’un dépôt d’armes à Abadan, dans la banlieue d’Achkhabat, en juillet 2011, a marqué le début d’une guerre de l’information 2.0 au Turkménistan. Pour la première fois, des net-citoyens sont parvenus à briser le mur du silence imposé par le régime en relayant et en postant sur Internet de simples vidéos réalisées grâce à leurs téléphones portables, malgré les avertissements des autorités. La plupart du temps, ces vidéos ont été envoyées par email à des contacts à l’étranger qui ont pu les mettre en ligne plus aisément. Des photos et vidéos auraient notamment circulé via des messagerie instantanée teswirler.com. Les autorités, qui niaient d’abord les faits, ont été contraintes de les reconnaître tout en cherchant à les minimiser. Mais elles ont ensuite rapidement réagi par une vague de perquisitions et d’interpellations dont il est impossible d’estimer l’ampleur.

Des dizaines de net-citoyens auraient été arrêtés. Un officier de police aurait, d’après Institute for War and Peace Reporting, déclaré que tous les individus possédant des téléphones portables et des abonnements à Internet via l’entreprise d’Etat Altyn Asyr étaient soumis à des vérifications. Dovletmyrat Yazguliev, correspondant de Radio Free Europe/Radio Liberty, l’un des premiers à couvrir cet accident, a été condamné à cinq ans de prison puis grâcié sous la pression internationale. Le portail d’information indépendante Khronika Turkmenistana, hébergé à l’étranger, a été victime de cyberattaques. L’identité des contributeurs et commentateurs a été publiée en lieu et place du site, les données des abonnés auraient été piratées.

Le régime est aussi parvenu à faire passer son message sur le Net. Des vidéos et des photos postées sur Facebook et Twitter décrivent “l’âge d’or du Turkmenistan” et son “président héros” et circulent largement, via les réseaux sociaux, entre Turkmènes basés à l’étranger. Dans les forums de discussion, certains utilisateurs non identifiés menacent les militants et les membres de l’opposition.

Téléphones portables et paraboles sous surveillance

La qualité de connexion s’est détériorée depuis le départ forcé du pays de la compagnie russe de télécommunication MTS. D’après le rapport Central Asia: Censorship and Control of the Internet and Other New Media, réalisé par plusieurs ONG, le régime, insatisfait de l’entreprise d’Etat Altyn Asyr, en situation de monopole une fois son seul concurrent éliminé, a fait appel, en avril 2011, à l’entreprise chinoise Huawei Technologies (Chine) et à la société germano-finlandaise Nokia Siemens Networks (NSN), pour améliorer le réseau et proposer de nouveaux services. Reste maintenant à voir comment ces entreprises vont pouvoir évoluer dans un pays où la surveillance des utilisateurs va de soi pour le régime.

D’après la télévision d’Etat, le président Gourbangouly Berdymoukhammedov, qui avait déjà déclaré, en 2008, la guerre aux antennes paraboliques, a appelé, en mai 2011, à en limiter le nombre, se plaignant qu’elles “gâchent l’apparence des bâtiments”. Autant dire que cette initiative visait surtout à empêcher la population d’échapper à la propagande incessante des médias d’Etat en accédant aux chaînes russes, turques ou arabes.

Les ambitions technologiques se heurtent au mur de la censure

Lors d’un discours prononcé en janvier 2012, juste avant sa réélection programmée, le Président aurait exprimé l’envie de former “une nouvelle génération de spécialistes qui maîtrisent toutes les communications modernes et les technologies multimédias” dans une future “société de l’information très développée” qui élèverait la civilisation grâce à “l’envol sans retenue de la pensée humaine”. Le Président semble avoir réalisé la nécessité pour le pays de se moderniser mais n’est pas prêt à remettre en cause pour autant le système de contrôle qui le maintient au pouvoir, alors qu’il renforce son propre culte de la personnalité. Le site Eurasianet en dresse le constat suivant : “Berdymukhamedov a manqué le développement du Net”.