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11 mars 2011 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Tunisie


L’un des pays les plus répressifs envers le Web sous Ben Ali, la Tunisie se réveille, au lendemain de la révolution, avec un Internet libre. La vigilance doit rester de mise tant que l’appareil de censure, surnommé Ammar 404, n’aura pas été totalement démantelé.

Le rôle des réseaux sociaux dans la couverture de "#sidibouzid"

Les événements de Sidi Bouzid et la contestation populaire qui en a découlé ont éclaté dans un contexte de contrôle total de l’information.

Dès le 17 décembre 2010, date à laquelle Mohamed Bouazizi, ce jeune chômeur s’est immolé par le feu à Sidi Bouzid, les autorités ont imposé un black out médiatique total sur les manifestations paralysant la ville, n’hésitant pas à agresser physiquement les journalistes qui tentaient de se rendre sur place ou osaient témoigner auprès de médias étrangers. Pendant plusieurs jours, rien n’a pu filtrer sur le soulèvement populaire qui a agité cette région de la Tunisie délaissée par les pouvoirs publics, loin de la côte, fleuron du tourisme et du développement économique tunisien.

Le silence des médias dits “traditionnels” a été comblé par les réseaux sociaux, tels Facebook et Twitter, et des sites d’informations comme Nawaat.org, qui ont endossé leur rôle de source et vecteur de l’information. Sur Twitter, le hashtag #sidibouzid s’est largement répandu parmi les utilisateurs tunisiens, mais aussi les net-citoyens de la région et du monde entier, témoignant d’un mouvement de solidarité internationale.

Facebook, tout particulièrement, a servi de plateforme aux internautes qui postaient des commentaires, des photos et vidéos. Les internautes ont pu suivre les mouvements de protestation prenant de l’ampleur à Sidi Bouzid, Kasserine ou Thala et devenir les témoins en direct de la violence de la répression policière. Pendant près de trois semaines, les vidéos amateurs prises principalement à partir d’appareil photo et de téléphones portables ont été les seules images informant sur la réalité des événements en Tunisie.

A compter du début du mois de janvier 2011, prenant conscience du rôle important joué par Facebook, les autorités ont renforcé la censure sur Internet, cherchant à limiter la diffusion des images des manifestations et de leur répression, et à les soustraire à l’intérêt grandissant des médias étrangers.

D’après le directeur de l’Agence tunisienne d’Internet (ATI), le nombre de sites bloqués a doublé en quelques semaines. Plus d’une centaine de pages Facebook liées aux événements de Sidi Bouzid ont été bloquées, ainsi que les articles en ligne des médias internationaux qui couvraient les troubles, dont France24, Al-Jazeera, la BBC et la Deutsche Welle. Le système a rendu impossible le téléchargement des photos et des vidéos sur Facebook depuis la Tunisie. Les sites de partage vidéos et photos les plus connus, comme Flickr, YouTube, Dailymotion et Vimeo, étaient déjà bloqués depuis des mois. La police a également mené une véritable campagne de piratage de comptes Facebook, afin de récupérer les codes d’accès des militants et d’infiltrer les réseaux de journalistes citoyens qui se sont constitués autour des événements de Sidi Bouzid. De nombreuses boîtes emails ont été piratées. Quatre blogueurs ont été arrêtés le 6 janvier 2011.

Un bras de fer s’était engagé entre “Ammar 404” et les net-citoyens tunisiens, soutenus par des internautes du monde entier. Ainsi, Anonymous, le groupe de hackers militants, a conduit, en janvier 2011, sous le nom “Operation : Tunisia”, une série de cyberattaques contre des sites gouvernementaux, notamment ceux du Président et du Premier ministre, afin de dénoncer la censure du Net en Tunisie. Les internautes égyptiens ont fourni aux net-citoyens tunisiens des solutions de contournement de la censure et relayé leurs revendications et les informations qu’ils faisaient parvenir.

Le 14 janvier 2011, Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans, a été contraint de fuir le pays. Les réseaux sociaux ont joué un rôle central dans la chute de ce régime. Si cette révolution est restée avant tout humaine, elle a été facilitée par les nouveaux médias.

Le 17 janvier, dans l’organigramme du gouvernement provisoire d’union nationale, le ministère de l’Information a disparu. Le célèbre blogueur Slim Amamou, libéré quatre jours plus tôt, faisait son entrée au gouvernement en tant que secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports. Le gouvernement a immédiatement proclamé une liberté totale d’information et d’expression.

Fin de la censure et de la surveillance ?

Considéré comme une menace pour la stabilité et l’image du pays, Internet était, sous Zine el-Abidine Ben Ali, soumis à une censure pernicieuse : filtrage très strict, harcèlement des opposants et surveillance. Des adresses URL ainsi que des mots clés étaient bloqués. Le filtrage se faisait via les logiciels Smartfilter et Websense, qui permettaient aussi la surveillance et l’interception des emails, autorisée par la loi de 1998 relative au code de la Poste, si ces emails constituaient un “trouble à l’ordre public“.

Les autorités prétendaient ne bloquer que les sites terroristes ou à caractère pornographique. Pourtant la censure s’appliquait aussi aux sites politiques d’opposition, aux sites indépendants d’informations et à ceux des organisations de défense des droits de l’homme. La liste était longue : Tunisnews, Nawaat, les sites du Parti démocrate progressiste PDPinfo.org, du mouvement “Al-Nahda“ (Renaissance), de Tunisonline, d’Assabilonline, de Reporters sans frontières et d’Al-Jazeera en arabe. Lorsqu’un internaute tentait d’accéder à un site interdit, le message suivant “Error 404 : page not found“ s’affichait systématiquement. D’où le surnom donné à l’appareil de censure tunisien : “Ammar404“, en référence aux ciseaux des censeurs.

Les piratages de pages Facebook de dissidents étaient fréquents, ainsi que les blocages de groupes spécifiques. Autres méthodes employées à l ‘époque contre les dissidents: coupure de la connexion Internet, blocage de port, transmission de virus et de malware, infiltration des forums de discussion.

Depuis le 14 janvier et sous l’impulsion du gouvernement de transition, la censure a été levée. Toutefois, dès le 25 janvier 2011, le site Nawaat attirait l’attention de ses lecteurs sur le maintien de l’inaccessibilité de certains sites. Les autorités ont expliqué, dans une dépêche de l’Agence de presse tunisienne datée du 22 janvier 2011, les raisons de ce maintien d’une censure partielle : ”L’accès à tous les sites web en Tunisie est libre, à l’exception des sites au contenu portant atteinte aux bonnes mœurs, comportant des éléments violents ou incitant à la haine, a annoncé le secrétariat d’Etat des Technologies de la communication, dans un communiqué rendu public vendredi. Une adresse mail (contact@web-liberte.tn) est mise à la disposition des citoyens et des composantes de la société civile pour toute réclamation en relation avec la liberté d’expression sur Internet“.

La situation a, depuis, évolué dans le bon sens. D’après plusieurs sources contactées par Reporters sans frontières, plus aucun site Internet n’est bloqué dans le pays. Les blogueurs et internautes ne font plus les frais de la répression. Le ministère de l'Intérieur a même créé une cellule de communication et lancé une page Facebook pour dialoguer avec eux.

En revanche, les interrogations perdurent sur le devenir de l’appareil de censure.

Nécessaire démantèlement des infrastructures de la censure

Si la censure n’est plus d’actualité sur la Toile tunisienne, de nombreux internautes et blogueurs ont attiré l’attention du public sur le fait que l’appareil de censure était toujours opérationnel. Il est important que les autorités tunisiennes décident de son démantèlement et le mettent en œuvre en toute transparence.

Désormais, les acteurs de la censure n’hésitent plus à s’exprimer publiquement. Dans un entretien accordé à Wired Magazine, le directeur de l’Agence tunisienne d’Internet (ATI), Kamel Saadaoui, regrette que l’ATI ait été perçue comme un cybercenseur oppresseur alors qu’elle “ne faisait que suivre les ordres du gouvernement“. Selon lui, l’ATI suit désormais la nouvelle politique d’ouverture d’Internet. Elle s’occupe de la maintenance des réseaux, sans prendre de décision quant au filtrage des sites. Il minimise le pouvoir de l’Agence : “Nous avions des outils de filtrage sur notre réseau (…), mais nous donnions accès à ces outils à d’autres institutions mandatées par le gouvernement pour choisir quels sites devraient être bloqués. (...) Nous ne savions même pas quels sites étaient bloqués car la liste était chiffrée“.

Quel qu’ait été le rôle exact de l’ATI, que beaucoup soupçonnent d’avoir été infiltrée par la police politique, une chose est sûre : l’interface qui permet au gouvernment de bloquer les sites existe toujours. Kamel Saadaoui promet qu’il ne sera utilisé que pour bloquer, par URL, la pornographie, la pédopornographie, la nudité et les appels à la haine. Mais “nous filtrerons avec un mandat judiciaire“ déclare-t-il. Aux Tunisiens et blogueurs qui préfèrent un Internet totalement ouvert, il répond que les filtres sont nécessaires, mais que “les limites sont symboliques“. Il reconnaît que, de toute façon, tout le monde sait contourner les blocages techniques et qu’il est donc “inutile de bloquer“.

D’après Slim Amamou, blogueur devenu secrétaire d’Etat, interrogé par Reporters sans frontières le 23 février 2011, “l'Agence tunisienne de l'Internet qui gérait l'infrastructure de la censure est en train de préparer des rapports (scénarios) concernant son futur“. Il a évoqué “l'idée d'un audit de l'infrastructure internet“. Il affirme aussi avoir “discuté de la libéralisation des fournisseurs internet avec le secrétaire d’Etat des TIC et il est d'accord pour le principe (actuellement les operateurs telecom sont obligés par cahier des charges de passer par ATI comme fournisseur internet)“.

Le projet de mettre en place une commission en charge de la censure des sites Internet aurait été évoqué par les autorités. Reste à connaître sa composition et sa “philosophie”, à savoir si elle prévoit de ne recourir qu’à des blocages très ciblés, dans les cas où le retrait à la source du contenu incriminé ne serait pas possible, et si l’intervention d’un juge est prévue préalablement à tout blocage. Sans cela, un retour aux vieux réflexes de censure est toujours possible.

Si la liberté de parole est l‘une des victoires majeures de la révolution du jasmin, de nouvelles lignes rouges semblent se dessiner. Les violences commises par les forces de l’ordre (police et armée), les dossiers de corruption concernant des proches de l’ancien président résidant toujours en Tunisie, ou les difficultés rencontrées par le gouvernement de transition restent très peu abordés dans les médias. Il ne faudrait pas que ces lignes rouges se traduisent par l’apparition de nouveaux filtres sur la Toile tunisienne.

La Tunisie a donné l’exemple à tous ceux qui aspirent à la liberté, en renversant un dictateur, avec l’aide des réseaux sociaux. Inscrire l’accès à internet comme un droit fondamental dans la nouvelle Constitution enverrait un signe fort aux Tunisiens. Autres étapes cruciales : procéder à la libéralisation du marché du Net et au démantèlement du système de censure. Les Tunisiens ont gagné leur liberté en partie grâce à Internet, ils lui doivent de garantir sa liberté.