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23 juillet 2010 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Trois mois de marée noire : une seule information


Depuis le 20 avril 2010, date de l’explosion de la plateforme pétrolière « Deep Water Horizon » au large des côtes américaines de Louisiane, entre 2,9 et 4,9 millions de barils de pétrole se sont déversés dans le golfe du Mexique. Il s’agit d’une catastrophe environnementale majeure, rapidement devenue catastrophe nationale. Pourtant, il est bien souvent impossible pour la presse d’obtenir des informations vérifiables et indépendantes de celles de l’entreprise pétrolière BP. Il aura fallu attendre le 12 juillet 2010 pour que les restrictions de la compagnie pétrolière imposées aux journalistes qui couvrent la marée noire soient levées. Et encore…

L’information : un bien rare

Les journalistes interrogés par Reporters sans frontières sont en général choqués par le manque d'accès à l’information. Le 9 juin, trois semaines après le début de la marée noire, l’administration fédérale de l’aviation a imposé des restrictions concernant les consignes de vol. Il a été décrété que les médias ne pouvaient pas voler à une distance inférieure à 3000 pieds de hauteur (914,4 mètres) « pour raisons de sécurité » (http://tfr.faa.gov/save_pages/detail_0_5100.html#areas). Dans une lettre adressée a la Maison Blanche, le 10 juin 2010, l’agence de presse américaine Associated Press (AP), basée a New-York, manifeste son mécontentement : « Nous ne sommes pas du tout d’accord avec la consigne selon laquelle les journalistes ne peuvent pas voler en dessous de 3000 pieds (...). Les médias ont couvert la marée noire entre 500 et 1000 pieds sans incident avant que cette mesure ne soit imposée (...)». Pour Ted Jackson, photographe depuis 26 ans au Times-Picayune de la Nouvelle Orléans : « Cela a changé depuis et à l’heure actuelle, nous pouvons voler plus bas. Mais alors que je prenais des photos quand ces restrictions on été décidées, j’ai demandé à pouvoir voler en dessous de 3000 pieds. Parce que j’ai dit que j’étais photographe de presse, j’en ai été interdit. Et c’est un consultant engagé par BP qui me l’a interdit. Pas quelqu’un de l’administration ! » Le 20 mai 2010, des journalistes de CBS News ont été menacés d’arrestation alors qu’ils voulaient se rendre sur des plages souillées pour faire un reportage sur les dégâts environnementaux. Entre le 6 et le 13 juin, au moins quatre incidents de ce genre sur ses journalistes ont été recensés par Associated Press. Le 30 juin 2010, la Louisiane a passé la consigne selon laquelle toute personne qui s’approchait à plus de 65 pieds (environ 20 mètres) du lieu de l’explosion pouvait être poursuivie pour « félonie » et risquer une amende. La Floride l’a suivie le 3 juillet 2010. L’accusation de félonie prévoit 1 à 5 ans d’emprisonnement et $ 40 000 d’amende. Ces restrictions multiples ont été largement rapportées par les journalistes et sur Internet. Dès le 5 juin, suite aux récits de Tamara Lush, correspondante d’AP à la Nouvelle-Orléans, Tom Curley, le président de l’agence avait envoyé un courrier à Robert Gibbs, attaché de presse de la Maison Blanche, afin de lui demander d'améliorer l'accès à l’information. Robert Gibbs a répondu que « si les journalistes avaient des réclamations, ils pouvaient appeler un centre d’informations dirigé par le gouvernement fédéral et BP à Houma (au sud-est de la Nouvelle-Orléans). Or, si on appelle ce centre, il s’avère en réalité que son rôle n’est pas de répondre aux plaintes des médias, mais de gérer les opérations de nettoyage. Il s’agit en effet de garde-côtes. Toutefois, selon l’un des employés de ce centre, « nous n’avons pas reçu de plaintes de journalistes durant les 20 derniers jours. Si jamais un journaliste a un problème particulier, il peut effectivement nous téléphoner ou nous envoyer une lettre. Mais je travaille pour les garde-côtes, donc il ne peut pas me demander autre chose que de résoudre un problème avec eux ». Toutefois, la confusion des genres est monnaie courante et il est même difficile pour les journalistes de savoir à qui ils s’adressent. L’un des conseils que donne la journaliste Mac McClelland du magazine MotherJones, qui travaille sur le terrain depuis le début de la catastrophe, est : « Si jamais vous avez des problèmes avec un officier de police, vous devez lui demander s’ils sont réellement officiers de police ou payés par BP pour faire la sécurité. Certains policiers de Louisiane gardent leur uniforme alors qu’ils sont payés en extra par BP ». À lire également, l'interview de la journaliste américaine Mac McClelland, du magazine MotherJones Il est donc difficile de savoir qui est réellement en charge, sinon BP. Suite à tant de mauvaises publicités, le 12 juillet 2010, les autorités américaines ont réaffirmé la suprématie du 1er amendement, permettant à plus de médias d’obtenir une autorisation pour couvrir la marée noire. L’une des premières organisations à réagir a été l’Union pour les libertés civiles américaines (ACLU). Selon sa représentante en Louisiane, Marjorie Ensman : « c’est un changement dont nous avions besoin afin de permettre aux citoyens d'être informés. La situation s'était améliorée pour les journalistes en raison de la grande attention que le problème de l'accès à l’information a représenté ces dernières semaines dans les médias. Mais le problème reste l'accès aux plages. Tout le monde devrait pouvoir y accéder. Cela reste un espace public». Cependant, de manière étonnante, la levée des restrictions ne permet toujours pas d’avoir plus d’information indépendante. Il n’existe pas de contre-expertise sur les faits relatés par BP et les journalistes sont dans l'impossibilité d’obtenir des sources indépendantes de celles de BP. Pour Mac McClelland du magazine MotherJones, « obtenir une information viable est un vrai défi. Comment couvrir le nettoyage des côtes quand les agents de BP n’ont pas le droit de nous parler ? Même quand nous voulons parler aux garde-côtes, ils nous donnent les informations de BP! » L'université de Floride de l’Ouest a même décidé de réaliser des tests à ses propres frais pour s’assurer que l’eau n’était pas contaminée car ils n’ont pas confiance en BP. Au 9 juin 2010, le public exprimait beaucoup plus de confiance dans les médias pour l’information sur la marée noire plutôt que dans BP ou la Maison Blanche (http://people-press.org/report/621/). Selon un sondage de CBS News paru le 21 juin 2010, sept personnes sur dix désapprouvent la manière dont le groupe pétrolier gère la crise, et 47 % estiment que l’action de l’administration Obama est insuffisante. Selon Miodrag Soric, ancien membre du bureau de Reporters sans frontières en Allemagne, qui s’est également rendu sur les lieux, « cette catastrophe porte atteinte à la qualité du journalisme. Couvrir la marée noire revient à assister au théâtre des relations publiques dans toute sa splendeur. BP influence tout le monde et la plupart des médias américains ne peuvent pas mener de vraies enquêtes. De plus, cela demande beaucoup de moyens. Pour voir la marée, il faut envoyer vos journalistes et louer un avion pour survoler les îles souillées ».

La politique de communication de BP bien huilée

- nettoyer le plus visible Le problème le plus difficile pour les journalistes reste d’accéder au pétrole. Les plages ont été nettoyées rapidement et le personnel de nettoyage a rapidement commencé le travail sur les côtes. Mais quand il s’agit d'enquêter au large, le pétrole est encore bien présent. « C’est tellement impressionnant que l’on se demande comment d’aussi petites embarcations peuvent débarrasser l'océan de ce pétrole », commente Ted Jackson, photographe au Times-Picauyne. « Cela a l’air propre sur les plages, mais c’est réellement difficile à savoir car il n’y a pas d'enquête indépendante », poursuit-il. - engager ses propres journalistes Le Wall Street Journal, qui, par souci de politique interne, n’a pas souhaité commenter les obstacles que leurs journalistes ont rencontrés, a publié un article sur le fait que BP avait engagé ses propres journalistes. Planet BP, un journal en ligne destiné aux employés de BP, publie des articles en faveur des actions de l’entreprise, citant par exemple un pêcheur de fruits de mer : « Il n’y a aucune raison d'être en colère contre BP ». BP a refusé de commenter sa stratégie de communication. - payer les garde-côtes et privatiser la plage L’entreprise BP a sanctuarisé une partie du territoire public américain. « En 26 ans, c’est la première fois que je ne pouvais pas mettre les pieds sur une plage de Louisiane », continue Ted Jackson. « Ces restrictions étaient soi-disant faites pour des raisons de sécurité. Je ne pense pas que me mettre le faisceau d’une lampe torche dans ma lentille pour m'empêcher de prendre des photos soit fait dans le but de me protéger ». BP a également donné des laissez-passer spéciaux à la presse. Pour l’un des journalistes de l’Agence France Presse qui a couvert la marée noire au début de la catastrophe, « j'ai surtout été horrifié de voir la police ne laisser passer que les journalistes munis d’une autorisation de BP. La carte de presse n'y changeait rien. Et ce laissez-passer je n'ai pu l'avoir que le dernier jour de mon reportage...». Pour l’une de ses collègues, il semble également que la communication vers les médias soit très surveillée. « Quand je couvrais la marée noire, l’un des guides qui servait d’informateur aux journalistes était une ancienne pêcheuse de crevettes, aujourd’hui porte-parole de l’industrie de pêche du coin. Quand nous étions sur le bateau avec elle, elle a reçu un coup de téléphone du FBI car elle avait prévu de rencontrer une journaliste d’Al Jazeera. L’entretien avec Al Jazeera n’avait en réalité jamais eu lieu car la journaliste n’avait pas été sympathique au téléphone. Le FBI lui demandait pourquoi Al Jazeera couvrait la marée noire ». L’avis de BP Reporters sans frontières a interrogé Toby Odone, porte-parole de BP au bureau de presse de Houston. Selon lui, la politique de relations presse de BP a changé au fur et a mesure de la gestion de la crise car la société recevait de plus en plus de demandes. « Au début, nous faisions un point presse par jour afin de tenir les journalistes au courant. Aujourd’hui, nous en donnons deux car la crise gagne de l'intérêt ». L'équipe relations media de PB aux Etats-Unis dédiée uniquement à la marée noire regroupe 40 à 50 personnes. « Durant nos points presse, nous avons minimum 300 journalistes dans tous le pays. Au bureau de Houston, nous recevons entre 50 et 100 coups de téléphone de journalistes par jour. A Londres, c'est encore plus important. Mais nous avons décidé de faire des points plus réguliers par téléphone pour désengorger tout cela ». BP dispose également de comptes Facebook et Twitter pour alerter la presse. « Les journalistes veulent toujours plus. Ils ne se plaignent pas plus que d’habitude concernant l'accès à l’information et la plupart du temps, nous leur donnons ce qu’ils cherchent. Notre devoir est d’informer, pas de faire des révélations. Des consignes très strictes ont déjà été données par les autorités habituelles ».

Recommandations aux autorités américaines

- Reporters sans frontières demande à la Maison Blanche de donner ses sources chaque fois qu’un chiffre est avancé et de mener des contre-expertises régulières sur les conclusions de BP. - Reporters sans frontières demande à la Maison Blanche de demander à BP des explications concernant les « consultants » que l’entreprise embauche pour répondre aux journalistes, prenant des décisions telles que l’altitude à laquelle les photographes peuvent survoler les sites. - Reporters sans frontières demande à la police locale de mener une enquête interne sur les policiers employés par BP comme gardes de sécurité sur les plages afin que leur rôle soit clairement défini. (credit AFP photo)