Actualités

12 mars 2012 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Syrie


En mars 2011, les Syriens, inspirés par les soulèvements populaires dans le monde arabe, sont descendus dans la rue pour réclamer des changements démocratiques. Le régime de Bachar Al-Assad a répondu par la violence. Au fil des semaines, les autorités ont renforcé le contrôle des moyens de communication et la surveillance des dissidents. Grâce à leur cyber-armée, elles se sont engagées dans une véritable bataille de la désinformation. Les net-citoyens syriens, seuls témoins encore présents dans les zones les plus touchées, continuent héroïquement d’informer le monde, au péril de leur vie. Ces témoins gênants sont devenus, avec les journalistes, syriens ou étrangers, des ennemis d’Etat.

Lire en arabe / اقرأ التقرير بالعربية



Avant le début de la révolution syrienne, le pays était déjà connu pour sa censure de la Toile (lire le chapitre Syrie du rapport 2011 sur les Ennemis d’Internet). Face aux mouvements de contestation, la répression violente dans les rues s’est accompagnée d’une répression en ligne sans pitié.

Le rôle essentiel des (net-)citoyens pour contrecarrer le black-out

Dès le début du soulèvement, une fois la presse étrangère expulsée, des blogueurs et net-citoyens révoltés par la réaction du pouvoir ont assuré l’information. A mesure que le massacre s’intensifiait, de simples citoyens sont entrés en piste. Ils se sont improvisés à la fois journalistes et militants, en réalisant un véritable travail de documentation comparable à celui d’un professionnel des médias mais dans une perspective clairement engagée. Cette tendance, déjà constatée au cours des révolutions tunisienne et égyptienne notamment, mais aussi dans d’autres pays, a atteint son paroxysme en Syrie. Ainsi, l’activité militante s’est mêlée au travail d’information.

Ces individus, à la fois citoyens, journalistes, et militants, rivalisent d’imagination pour que l’information circule : les vidéos sont filmées sur des portables et diffusées en streaming ou bien par vidéo caméra, les fichiers sont copiés sur des clés USB passées de mains en mains avant de se retrouver sur la Toile. Skype est très utilisé, ainsi que Mumble. Les Syriens qui habitent près des frontières utilisent souvent des serveurs libanais ou turcs pour avoir accès à Internet et aux réseaux téléphoniques, afin d’échapper à la surveillance des autorités.

Les centres des médias des comités de coordination locaux ont établi un maillage de contributeurs sur l’ensemble du territoire afin de faciliter la diffusion de l’information dans un contexte de renforcement de la censure. Ils parviennent à publier leurs vidéos sur YouTube, notamment sur la chaîne LCCSyria. Ils ont aussi contribué à transmettre du contenu aux médias étrangers très en demande, tout comme d’autres réseaux tels Sham News Network, Avaaz, etc...

La diaspora syrienne joue également un rôle clé de relais des informations auprès des journalistes et politiciens dans les pays où ils résident. Des défenseurs des droits de l’homme du monde entier se sont joints à cette chaîne de solidarité internationale. Des initiatives participatives comme Syria Tracker cherchent à documenter les crimes commis en Syrie.

Des “hacktivistes”, hackers engagés, sont venus en aide aux Syriens afin de faire sortir des vidéos du pays. Telecomix a ainsi mis en place une vaste opération #OpSyria dans la nuit du 4 au 5 septembre 2011. Ce groupe a réussi à détourner tout le trafic Internet du pays vers une page spéciale et propose des conseils pour contourner la censure : comment installer le logiciel Tor ou utiliser la connexion sécurisée https, etc. De plus en plus d’individus se sont ensuite connectés au canal de Telecomix sur le système de messagerie instantanée protégée IRC. Ils prodiguent également des conseils à des individus se connectent au canal de Telecomix sur le système de messagerie instantanée protégée IRC et les aident à faire circuler vidéos, photos et témoignages.

Une violence aveugle envers la population et les émetteurs d’informations, témoins gênants

Depuis mars 2011, le bilan est accablant. Au 4 mars 2012, selon le Strategic Research and Communication Centre cité par Amnesty International, la répression aurait fait 10 207 tués dont 710 enfants, et on compterait 65 000 disparus. Plus de 212 000 personnes auraient été arrêtées.

Au moins sept professionnels de l’information avaient déjà trouvé la mort en Syrie fin février 2012 en lien avec leurs activités. Des net-citoyens ont également payé de leur vie la diffusion d’informations. Basil Al-Sayed, journaliste-citoyen, a été tué à Homs le 29 décembre, alors qu’il filmait un énième bain de sang dans le quartier de Bab Amr. Il avait commencé dès le début du soulèvement populaire à filmer les manifestations et leur répression par les forces de sécurité. Voir la dernière vidéo qu’il a tournée. Le photographe et vidéaste Ferzat Jarban a quant à lui été assassiné le 20 novembre dernier, après avoir été arrêté la veille à Homs. Enfin, l’administrateur de la page Facebook “Liberated people of Horan”, Soleiman Saleh Abazaid, a été assassiné d’une balle dans la tête en juillet 2011. Le sort de l’écrivain et activiste Hussein ‘Issou, dont on est sans nouvelles, reste incertain. Le pire est à craindre.

De nombreux journalistes et blogueurs syriens ont été enlevés ou arrêtés, et torturés en détention. Une véritable rafle s’est produite le 16 février 2012 au Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression, condamnée par un groupe de quatre experts des Nations unies. Au total, 16 personnes ont été arrêtées, parmi lesquelles Mazen Darwish, directeur du Centre, ainsi que des employés de l’organisation et des visiteurs : Yara Badr, Razan Ghazzawi, Hanadi Zahlout, Hussein Greir, Hani Z’itani, Sana Z’itani, Rita Dayoub, Joan Farso, Bassam Al-Ahmad, Mayada Al-Khalil,Maha Al-Assablani, Mansour Hamid, Abdelrahman Hamadah, Ayham Ghazzoul et Shady Yazbek. Les détenues ont été libérées le 18 février, mais elles doivent se présenter quotidiennement aux services de renseignements des forces aériennes pour les besoins de l’enquête. Neuf hommes restent donc en détention.

Ahmed Hadifa, blogueur syrien de 28 ans, plus connu sous le nom d’Ahmad Abu Al-Kheir, a été interpellé à nouveau le 24 mars 2011 par les services de sécurité, à Damas, "en raison de ses activités sur Facebook en faveur des protestations à Deraa".

Autres arrestations notables : les cyberactivistes Alaa Shueiti et Qaïs Abatili, le militant kurde Shabâl Ibrahim, Anas Al-Ma’arawi, journaliste, blogueur et fondateur du premier site en arabe spécialisé dans le système Androïd, arrêté le 1er juillet dans la banlieue de Damas, le blogueur et journaliste Mohamed Ghazi Kannass, particulièrement actif sur Facebook, arrêté en janvier 2012 à Damas. Il avait son propre blog Kalemah Insan (“Parole d’homme”). Le blogueur Jehad Jamal (“Milan”), arrêté en octobre 2011, a été libéré fin décembre 2011 alors que la mission des observateurs de la Ligue arabe se trouvait en Syrie. Le blogueur Othman Mohamed Issa a lui été arrêté le 21 novembre dernier à son domicile à Damas.

Le cinéaste et cyberactiviste Firas Fayyad, arrêté en décembre 2011 pour “propagation de fausses informations” et “appartenance à un courant de l’opposition”, a été libéré en février 2012. (Consulter la liste non exhaustive des blogueurs détenus au 14 janvier 2012).

Tal Al-Mallouhi, une étudiante et blogueuse d’une vingtaine d’années, est incarcérée depuis la fin du mois de décembre 2009, a comparu de nouveau, le 17 janvier 2011, devant la Haute Cour de sécurité de l’Etat. Elle serait accusée d’“espionnage” au profit des Etats-Unis et détenue à la prison de Douma, près de Damas. Les internautes du monde entier se sont mobilisés en ligne pour réclamer sa libération.

Par ailleurs, Reporters sans frontières a eu connaissance de cas de dizaines de Syriens arrêtés et torturés après avoir témoigné auprès de médias étrangers sur la répression dans leur pays. D’autres ont été arrêtés pour avoir travaillé avec des journalistes. Les services de sécurité syriens ont ainsi lancé une véritable chasse à tous ceux qui aident ou communiquent avec des reporters étrangers. L’organisation a appelé les rédactions et journalistes à faire preuve de la plus grande prudence dans leurs contacts avec des Syriens.

Les communications très perturbées dans le pays

Début juin 2011, le régime a mis en place temporairement un blocage quasi général d’Internet. Puis ce blocage a été levé et l’accès au Web a été ralenti quasiment chaque vendredi, jour de la grande manifestation hebdomadaire. Cette mesure est devenue plus récurrente dans les zones de résistance, pour empêcher le téléchargement et l’envoi des vidéos réalisées au cours des rassemblements et de leur répression. Des rapports ont fait état de coupures d’Internet et de la téléphonie mobile à Homs au plus fort de la répression contre le quartier de Bab Amr.

Médias et ONG trouvent une parade en distribuant des téléphones satellitaires à certains habitants de villes difficilement accessibles, ou cibles de coupures fréquentes du réseau. Cela n’est pas sans danger. Les contrôles aux frontières étant renforcés, il est aujourd’hui très difficile de faire entrer de telles technologies dans le pays. Sans compter les possibilités de géolocalisation offertes par l’utilisation de ces téléphones, et les problèmes de batterie. Le régime coupe régulièrement l’électricité pour freiner la diffusion des informations.

Le site suédois Bambuser, qui permet de diffuser sur Internet des vidéos filmées avec un téléphone portable, utilisé par l’opposition pour publier des vidéos de la répression, est bloqué en Syrie depuis le 16 février 2012. Le président du site a confirmé cette information le lendemain, ajoutant que “les dictateurs n’aiment pas Bambuser” et que le régime d’Assad le considère comme une “sérieuse menace”. Récemment, des images du bombardement à Homs postées sur le site avaient été reprises par les principales chaînes de télévision du monde entier. Bambuser avait déjà été bloqué en Egypte en janvier 2011, et l’est toujours au Bahreïn.

Surveillance et propagande

La cyber-armée, chargée de traquer les cyberdissidents sur les réseaux sociaux, semble avoir redoublé d’activité depuis fin juin. Ses membres agissent en inondant de messages pro-Assad les pages et les sites de soutien aux manifestations. Des comptes Twitter sont créés pour parasiter les informations fournies par le hashtag #Syria, en envoyant des centaines de tweets dont les mots-clés renvoient à des résultats sportifs ou des photos du pays. Elle cherche également à discréditer le soulèvement populaire, en postant des appels à la violence sur les pages des opposants et en faisant croire qu’ils en sont les auteurs.

Les membres de la cyber-armée affirment, selon l’Agence France-Presse, vouloir pallier les insuffisances des médias officiels. Le régime se livre ainsi à une véritable guerre de l’information à destination des Syriens dans le pays et ceux à l’étranger.

Pour mieux surveiller les dissidents, les autorités récupèrent leurs données personnelles en utilisant la technique du phishing et des attaques “man-in-the-middle”, d’interception de données. Ainsi, le 5 mai 2011, l’Electronic Frontier Foundation (EFF) a lancé un avertissement aux utilisateurs syriens de Facebook : de faux certificats de sécurité, mis en place par le ministère des Télécommunications, auraient permis de récupérer les identifiants de plusieurs net-citoyens et militants présents sur Facebook. Des conversations privées auraient été enregistrées. Les internautes souhaitant se connecter à la version https du réseau social voyaient apparaître un message les avertissant que leur connexion n’était pas sécurisée. S’ils n’en tenaient pas compte et décidaient de rentrer leurs codes d’accès dans le leurre proposé, leurs conversations pouvaient être surveillées, et leurs données personnelles volées. L’EFF a incité les Syriens à utiliser des proxies basés à l’étranger ou à se connecter via le réseau Tor. Depuis, l’organisation a signalé que certains fournisseurs d’accès syriens bloquaient l’accès à Tor. Une autre option demeure l’utilisation de VPN (réseaux privés virtuels).

Les autorités syriennes auraient profité de l’expertise iranienne en matière de surveillance en ligne, ainsi que de matériel de filtrage fourni par l’entreprise américaine BlueCoat. Cette dernière se défend en expliquant qu’il était destiné à l’Irak. La Syrie est sous le coup de sanctions américaines. Cette affaire illustre à quel point le suivi de l’exportation de matériel de censure et de surveillance du Net s’impose plus que jamais.

Une mascarade juridique

Le président Bachar Al-Assad a instauré, le 3 décembre 2011, par décret, un Conseil national de l’information, avec pour objectif de réguler les médias de l’audiovisuel et la Toile. La création de cet organe souligne le jeu macabre et schizophrénique des autorités syriennes envers tous ceux qui font oeuvre d’informer.

Le Président avait promulgué, le 28 août 2011, un décret législatif sur les médias qui appelait au “respect des libertés fondamentales présentes dans la déclaration universelle des droits de l’homme et des conventions internationales”. Les dispositions prévues à l’article 11 stipule que “toute attaque contre un professionnel des médias sera assimilé à une attaque à l’encontre d’un fonctionnaire de l’Etat syrien”. Personne n’est dupe.

Les dernières vidéos qui nous sont parvenues de Bab Amr à Homs sont autant de preuves des crimes contre l’humanité perpétrés par le régime. Aujourd’hui, les risques pris par les journalistes et les blogueurs, les sacrifices faits par de simples citoyens pour que l’information continue à circuler, d’une manière ou d’une autre, témoignent de la plus grande peur des dissidents syriens : que le massacre se déroule à huis clos.