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12 mars 2012 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Russie


Les autorités ont instrumentalisé la question sécuritaire pour accroître la censure et la surveillance de RuNet, tout en continuant de promouvoir et de développer l’accès à Internet pour la population. Le Web a joué un rôle clé dans le débat autour des rendez-vous électoraux et dans la mobilisation de l'opposition et de la société civile lors de ces élections, provoquant une réponse forte de l’Etat. La blogosphère est devenue plus solide et organisée face à l’agression étatique.

Lutte contre “l’extrémisme”, retraits de contenus et blocages

Vladimir Poutine a déclaré, le 9 février 2012 : “les phénomènes négatifs, que l’on retrouve évidemment partout, y compris sur Internet, ne doivent pas être utilisés comme un prétexte pour limiter la liberté du Net”. Pourtant, les autorités se sont justement servies de la prévention des violences pour renforcer leur gestion sécuritaire du Net. La plupart des groupes en ligne dont les services de sécurité russes (FSB) ont exigé la fermeture fin 2011 appellent clairement leurs membres à respecter la loi et à ne pas répondre aux provocations.

La liste fédérale des contenus “extrémistes” ne cesse de s’allonger et le type de contenus concernés de grandir, pour inclure tout ce qui concerne de près ou de loin la religion ou les questions ethniques, les véritables sujets tabous sur RuNet, du nom donné à l’Internet russe. Cette liste sert de base aux demandes de retraits de contenus et de blocages de sites (Lire le chapitre Russie du rapport 2011 sur les Ennemis d’Internet).

La gestion des noms de domaine pourrait affecter la liberté d’expression en ligne en augmentant le nombre de fermetures de sites. De nouvelles règles introduite par Nic.ru, la plus grande société russe en charge de l’enregistrement des noms de domaines, permettent l’annulation du nom de domaine en cas d’incitation à la violence, à une activité “extrémiste”, à la prise du pouvoir, à une activité en contradiction avec les intérêts sociaux ou la morale, à des activités qui porteraient atteinte à la dignité humaine ou aux sentiments religieux. Ces nouvelles règles interviennent en réponse à l’introduction de nouvelles régulations. Les entreprises qui gèrent les noms de domaines sont désormais en mesure de suspendre un nom de domaine .ru et .rf (.рф) sur simple notification écrite des “organes menant une enquête”. Ceci autoriserait potentiellement le parquet, le FSB, la police, l’agence de lutte contre le trafic de drogue (FSKN) etc, à ordonner une telle mesure.

L’antenne du service fédéral de surveillance des communications Roskomnadzor à Tomsk (Sibérie) a récemment fait pression sur la chaîne de télévision régionale TV-2 pour qu’elle cesse de rediffuser deux programmes d’information de Dojd, première chaîne télévisée sur Internet en Russie, dont le contenu est critique vis-à-vis des autorités.

Anatoly Baranov, propriétaire de la plateforme de discussion forum.msk.ru, affirme également que le moteur de recherche Yandex filtrerait les résultats de Yandex.News afin de ne pas afficher les actualités en provenance de son site.

Danger de généralisation de la surveillance en ligne et de la censure

Roskomnadzor, le service fédéral de surveillance des communications, des technologies de l’information et des communications de masse, a annoncé la mise en place d’un logiciel de recherche en ligne des propos qualifiés d’“extrémistes”. Les sites identifiés auront trois jours pour retirer le contenu incriminé selon des critères flous. En cas de refus, deux avertissements supplémentaires seront envoyés, avant la fermeture du site. Le logiciel, en phase de test, devait être utilisé dès décembre 2011. Sa mise en service a été repoussée à une date encore indéterminée. Elle risque d’instaurer une surveillance généralisée du Web russe, et pourrait conduire, à terme, au retrait de tout contenu gênant pour les autorités.

Le ministère de la Justice a, quant à lui, publié un appel d’offres public pour créer son propre système de surveillance des contenus circulant sur Internet. Toute publication concernant le gouvernement et la justice russes ou toute déclaration de l’Union européenne concernant la Russie seront ainsi passées au crible.

Les blogueurs russes sous pression

Si les cas de condamnations à des peines de prison ferme ou de violences physiques - hors période électorale - ont été moins nombreux qu’en 2010, en revanche les poursuites et pressions en tout genre continuent. Surtout quand les activités des net-citoyens concernent des sujets sensibles et se heurtent à de puissants groupes d’intérêts.

Le commandant Igor Matveev est poursuivi par la justice sur un dossier vraisemblablement monté de toute pièce après avoir dénoncé, en juin 2011, les pratiques ayant cours dans la base militaire de Vladivostok, où les soldats auraient reçu de la nourriture pour chien en lieu et place du ragoût de bœuf annoncé sur les boîtes de conserve. Il risque dix ans de prison.

Yuri Yegorov, ancien employé du gouvernement régional du Tatarstan, a été condamné à six mois de prison avec sursis, peine assortie d’une période probatoire de deux ans, pour diffamation, le 9 juin 2011. Il avait révélé une affaire de corruption au sein du bureau du médiateur du Tatarstan, Rashit Vagizov, de février à juillet 2007.

Le célèbre blogueur Leonid Kaganov s’est vu contraint de faire héberger son site à l’étranger en mai 2011. Les services de renseignement (FSB) lui ont en effet demandé, par l’intermédiaire de son hébergeur, en 2009, de supprimer de son blog un poème antisémite dont il se moquait.

Roman Hoseev est la cible d’une procédure administrative pour avoir cité des passages de “Mein Kampf” sur un site local, en 2005, avant l’interdiction du livre en Russie, en 2010. Il y comparait des propos du président américain Georges W. Bush à ceux tenus par Hitler dans son livre.

On est actuellement sans nouvelles d’un blogueur engagé dans la Marine, Basile, publiant sur Twitter sous le nom de Sosigusyan. Il dénonçait les bizutages et les mauvaises conditions de vie dans son unité. Son compte Twitter a été piraté et le contenu relatif à l’armée supprimé, à l’exception des trois derniers posts, rédigés par une autre personne.

Propagande et cyberattaques

En plus de lutter contre la contestation en ligne, le Kremlin utilise ses propres armes cybernétiques. Plusieurs milliers de comptes Twitter auraient ainsi été piratés fin 2011 pour poster des messages pro-gouvernement, en utilisant les hashtags (mots-clés) populaires des contestataires (notamment les hashtags #navalny, du nom du célèbre blogueur de l’opposition Alexei Navalny, ou #триумфальная, la place Triumfalnaya à Moscou) afin de saturer le flux d’information sur le réseau social.

Plusieurs blogueurs russes ont signalé une vague de “bots” contre le réseau de LiveJournal. Oleg Kozyrev, blogueur de l’opposition, en a déjà dénombré plus de 2000.

La boite mail d’Alexeï Navalny aurait également été piratée. Son contenu aurait été publié sur le site navalymail.kz. D’après plusieurs blogueurs, ce piratage pourrait faire partie d’une campagne de discrédit organisée contre Alexeï Navaly par le gouvernement.

La vague de cyberattaques a connu un pic au moment des élections législatives de décembre 2011. Une série d’attaques DDoS a paralysé des sites critiques du pouvoir en amont et durant les élections législatives, tentant ainsi de réduire les dissidents au silence. La plateforme de blogs LiveJournal qui héberge des blogs critiques à l’égard du Kremlin, a été rendue inaccessible pendant 3 jours, à partir du 1er décembre 2011. Elle avait déjà subi une attaque de déni de service le 28 novembre dernier. Parmi les autres sites visés : le site de la radio Echo de Moscou, Echo.msk.ru ; le site du quotidien indépendant Kommersant, kommersant.ru ; le site de l’ONG de monitoring des élections, Golos.org ; le site d’information générale Gazeta.ru ; KartaNarusheniy.ru, une carte interactive créée par Golos pour répertorier les fraudes électorales ; le site d’information indépendante de Saint-Pétersbourg, Lenizdat.ru ; les sites d’opposition Slon.ru, Newtimes.ru (qui relayaient la carte de Golos depuis que Gazeta.ru avait décidé de s’en séparer) et Ridus.ru ; le site du magazine indépendant d’information sur le Caucase russe Dosh, Doshdu.ru ; le site d’information politique de la région Nord-Ouest, Zaks.ru, etc. Le 4 décembre, la plupart de ces sites sont redevenus consultables.

Certains médias et groupes d’opposition, qui avaient anticipé ces perturbations, ont migré vers les réseaux sociaux et appelé leurs lecteurs à les suivre sur Twitter et Facebook au cas où leur site viendrait à tomber. Pour retracer le déroulement de ces cyberattaques, lire l’article d’Alexey Sidorenko pour Global Voices.

Dans le même temps, ces cyberattaques ont eu des conséquences positives inattendues. Elles ont permis la restructuration de la blogosphère, qui est passée d’un modèle centralisé autour de la plate-forme Livejournal, à un modèle plus décentralisé. Et créent un véritable sentiment de solidarité entre les sites touchés.

Elections controversées, volonté de contrôle du débat politique en ligne

Alors que la plupart des médias traditionnels, notamment les chaînes de télévision, sont sous la coupe du Kremlin, les véritables discussions politiques n’ont pu se tenir qu’en ligne. Mais tous les procédés ont été bons pour soutenir l’homme fort du pays, Vladimir Poutine.

Déjà, en amont et pendant les élections législatives de décembre 2011, les débats ont été entravés par des cyberattaques et par des arrestations de journalistes et de blogueurs comme le rédacteur en chef du site d’information indépendante Besttoday.ru, Alexeï Sotchnev, la célèbre blogueuse ossète Maria Plieva ou la présidente de Golos, Lilia Chibanova. La carte interactive des dénonciations de fraudes électorales mise en place par l’ONG russe Golos, KartaNarusheniy.ru, a connu un grand succès au moment des élections. Des milliers de vidéos montrant des irrégularités dans les bureaux de vote y ont été postées, alors que les Russes sont descendus en masse dans la rue pour dénoncer des élections truquées par “le parti des voleurs et des escrocs”. Au cours de ces manifestations post-électorales de début décembre 2011, plusieurs journalistes et le célèbre blogueur d’opposition Alexeï Navalny ont été arrêtés.

La grande majorité des médias traditionnels, et en particulier les chaînes de télévision, ont passé sous silence ces différents incidents. Elles ont au contraire accordé une couverture largement positive au parti de Vladimir Poutine, Russie unie, qui avait remporté ces élections législatives.

Le réseau social VKontakte, qui compte plus de 5 millions d’utilisateurs en Russie, s’est retrouvé dans le collimateur des autorités. Pavel Durov, son fondateur et directeur général, a été enjoint par le Service fédéral de sécurité (FSB) de procéder à la fermeture de sept groupes ou événements appelant à manifester en décembre 2011 (dont un groupe appelant à défendre le parti au pouvoir). Un porte-parole de Vkontakte a publiquement déclaré que cette requête ne serait pas appliquée et qu’il n’y aurait pas de censure. Suite à ces déclarations, Pavel Durov a été convoqué au parquet de Saint-Pétersbourg le 9 décembre 2011. Selon les estimations d’un blogueur russe, jusqu’à 185 000 internautes seraient inscrits dans des groupes ou des événements de protestation.

Les forums de discussions régionaux, très populaires au niveau local et majoritairement anonymes, sont un lieu de débat politique privilégié pour les internautes russes, et un cauchemar pour les autorités. Moins puissants que les médias nationaux, ils sont faciles à censurer, ce qui n’empêche toutefois pas les internautes de poursuivre leurs débats sur d’autres sites, hébergés à l’étranger. Au moins trois forums ont été fermés ou suspendus au cours du mois précédant les élections législatives du 4 décembre 2011. L’un d’eux est le forum régional Kostroma Jedis, suite à la publication sur ce forum de deux vidéos satiriques critiquant le gouverneur, Igor Slyunyaev. D’autres forums ont été fermés ou purgés de tout contenu politique par leurs administrateurs courant novembre, comme dans la région centrale d’Arzamas (mcn.nnov.ru), ou dans la ville de Miass (Sud) (forum.miass.ru). Injonction des autorités locales ou auto-censure ? Toujours est-il que la fermeture de ces forums signifie que le champs du débat politique sur la Toile russe se rétrécit.
En amont du scrutin présidentiel de mars 2012, l'ONG russe Golos a mis en place une nouvelle version, mieux protégée contre les cyberattaques, de son projet interactif pour recenser les fraudes. Alexeï Navalny a de son côté mis en place le site Rosvybory.org pour aider les citoyens qui le souhaitent à devenir observateurs pour la présidentielle.

La répression autour des élections législatives a constitué les prémisses de la réponse des autorités à la contestation, censée créer un effet dissuasif avant la présidentielle du 4 mars 2012. Les tensions n’ont fait que s’accentuer entre les deux scrutins. Le 17 février dernier, Reporters sans frontières avait fait état des manœuvres d’intimidation en cascade qui visaient les médias indépendants nationaux, notamment la station de radio indépendante Echo de Moscou, le journal indépendant Novaïa Gazeta et la chaîne de télévision en ligne Dojd. Cette dernière a reçu, le 16 février 2012, un fax du parquet de Moscou, l’enjoignant de fournir des informations détaillées sur “le financement de la chaîne pour la couverture des manifestations de masse des 10 et 24 décembre 2011”. Les accusations contre Dojd s’inscrivent dans la droite ligne des déclarations du premier ministre Vladimir Poutine, qui avait publiquement accusé les manifestants d’avoir été encouragés par le Département d’Etat américain. Dojd avait déjà dû rendre compte au Service fédéral de surveillance des communications (Roskomnadzor) de sa couverture des rassemblements contestataires des 5 et 6 décembre 2011. Après avoir examiné en détail les images diffusées par la chaîne, l’autorité de régulation avait finalement conclu qu’elles ne contenaient rien de répréhensible.

Des journalistes ont encore été arrêtés et passés à tabac au cours des manifestations post-électorales du 5 mars 2012, dans le but très clair de les empêcher de couvrir la contestation. En revanche, contrairement au mois de décembre, les cyberattaques semblent être passées au second plan. Pour le moment.

Exportation du modèle russe de contrôle du Web ?

La Russie a pris l’offensive sur la scène internationale afin de promouvoir sa vision du Net et d’exporter le modèle russe de contrôle du Web. Moscou a signé, avec la Chine, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, un code de bonne conduite sur Internet destiné à garantir la “cybersécurité”, que ces pays souhaiteraient faire adopter aux Nations unies.

Les prises de position du Kremlin ont d’autant plus d’impact que la sphère d’influence de RuNet s’étend sur toute la région, et sont susceptibles d’inspirer d’autres pays comme le Bélarus ou le Kazakhstan dans leur gestion de la surveillance et la censure du Net.