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15 septembre 2015 - Mis à jour le 20 janvier 2016

RSF dénonce le “dangereux emballement de la censure” en Turquie


Une enquête pour “propagande du terrorisme” a été ouverte contre l’un des principaux groupes de presse turcs, Doğan, ce 15 septembre. Ce nouveau coup de pression intervient au lendemain d’une série de perquisitions contre le journal Nokta et du blocage du site internet du quotidien Cumhuriyet. Jusqu’où les autorités vont-elles aller pour censurer les voix critiques ? Türkçe / Lire en turc Plus un jour ne passe sans une nouvelle alarmante sur l’état de la liberté de l’information en Turquie. Le 15 septembre 2015, le parquet de Bakırköy (Istanbul) a ouvert une enquête contre le groupe de presse Doğan, suspecté de faire la “propagande d’une organisation terroriste”. Cette procédure fait suite aux accusations publiées en couverture par le journal progouvernemental Güneş quelques jours auparavant. Le parquet reprocherait entre autres à plusieurs titres du groupe Doğan d’avoir flouté le visage d’un combattant du PKK abattu par les forces de sécurité, et de ne pas l’avoir fait pour des soldats turcs tués dans une attaque du groupe rebelle kurde, interdit en Turquie. D’autres accusations, déjà jugées irrecevables par la justice, sont pourtant reprises telles quelles par le parquet.

Les pressions s’accentuent contre le groupe Doğan

Doğan est l’un des plus importants groupes de presse turcs. Il rassemble de grands titres nationaux tels que le quotidien Hürriyet, la chaîne CNN Türk ou l’agence de presse DHA. Plusieurs de ces titres ont longtemps été réputés pour leur ton critique à l’égard du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan. Condamné en 2009 à une amende astronomique dans une affaire largement manipulée par l’Etat, Doğan avait finalement obtenu son effacement, mais plusieurs directeurs de publication particulièrement critiques du gouvernement avaient été remplacés et le groupe avait cédé plusieurs de ses titres à des investisseurs proches du gouvernement. La pression sur Doğan s’est de nouveau renforcée ces derniers mois. Les accusations de terrorisme et de déstabilisation, lancées par le président de la République et les médias progouvernementaux, se sont faites encore plus hystériques au cours de la campagne électorale pour les législatives de juin 2015. La reprise des combats entre Ankara et les rebelles kurdes du PKK, fin juillet, n’a rien arrangé. La rédaction de Hürriyet à Istanbul a été attaquée à deux reprises, les 6 et 8 septembre, par des manifestants déchaînés. Ce n’est qu’après la seconde attaque que le gouvernement a officiellement condamné ces agissements. Encore le message manque-t-il de clarté : loin d’être inquiété, un député AKP qui figurait parmi les meneurs de la première attaque a été promu une semaine plus tard au sein des instances dirigeantes du parti.

L’ensemble des voix critiques frappées par la censure

La censure gagne rapidement du terrain en Turquie, où la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader sur fond de crise politique majeure. En deux semaines, la censure a frappé des médias proches de la plupart des forces d’opposition : des titres kémalistes, gülenistes, pro-kurdes et de gauche ont tour à tour été pris pour cibles. “Cet emballement de la censure est intolérable, inconstitutionnel et contraire à tous les engagements internationaux d’Ankara, déclare Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’est et Asie centrale de RSF. Ces restrictions sont non seulement liberticides, mais elles ne peuvent que contribuer à attiser les tensions et à cliver davantage une société au bord du gouffre. Nous exhortons les autorités à mettre fin immédiatement à cette fuite en avant et à favoriser l’apaisement en laissant vivre le débat démocratique.” L’organisation réitère ses appels à réformer en profondeur la législation antiterroriste et à assouplir la législation sur les délits de presse, de façon à limiter le risque de tels abus. Le 14 septembre, le journal Nokta était dans l’œil du cyclone pour avoir publié en couverture un photomontage montrant le président de la République posant pour un selfie devant le cercueil d’un soldat turc. Une référence à l’escalade des violences entre les forces armées turques et les rebelles du PKK. Les autorités n’ont pas eu envie de rire : le journal a fait l’objet d’une série de perquisitions, le numéro incriminé a été retiré de la plupart des kiosques et son compte Twitter a été suspendu. Son directeur de publication Murat Çapan, brièvement interpellé, est mis en examen pour “propagande terroriste” et “insulte au chef de l’Etat”. Le même jour, le site internet du quotidien Cumhuriyet, une autre bête noire du gouvernement, était bloqué pour des raisons encore peu claires. Le 1er septembre, le siège du groupe Koza İpek, proche de la confrérie Gülen, était perquisitionné sous prétexte d’irrégularités fiscales. Les journalistes étrangers ne sont pas épargnés : trois d’entre eux ont été expulsés en une semaine, début septembre, alors qu’ils couvraient les affrontements entre l’armée et le PKK dans le sud-est du pays. Un journaliste de VICE News, Mohammed Ismaël Rasoul, est toujours en détention dans une prison de haute sécurité d’Adana (Sud). La Turquie occupe la 149e place sur 180 au Classement mondial 2015 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. (Photos : AFP Photo / Turkish Presidential Palace Press Office / Murat Cetin Muhurdar - Dogan)