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12 août 2010 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Lettre ouverte à Julian Assange, fondateur de Wikileaks: ‘‘Un mauvais précédent pour l'avenir d'Internet''


Julian Assange

Fondateur

Wikileaks

Monsieur,

Reporters sans frontières, organisation internationale de défense de la liberté de la presse, regrette l’incroyable irresponsabilité dont vous avez fait preuve lors de la publication de votre article intitulé “Journal d’Afghanistan, 2004 – 2010”, le 25 juillet 2010 sur le site Wikileaks. Vous avez, à cette occasion, diffusé sur votre site quelque 92 000 documents mentionnant les noms de collaborateurs afghans de la coalition militaire internationale présente en Afghanistan depuis 2001.

Wikileaks a, par le passé, fait œuvre utile en mettant à la disposition du public américain et international des informations révélant les très graves atteintes aux droits de l’homme et aux libertés publiques commises sous l’administration Bush au nom de la “guerre contre le terrorisme”. La publication, en avril dernier, de la vidéo de la tuerie d’une équipe de l’agence Reuters et d’autres civils par l’armée américaine à Bagdad, en juillet 2007, présentait un intérêt public évident. Nous avons soutenu cette démarche. Elle répond au revirement de l’administration Obama quant à l’application du Freedom of Information Act. En mai 2009, la Maison Blanche est, en effet, revenue sur sa parole en refusant, malgré une injonction judiciaire, de rendre publiques des photos de sévices infligés à des prisonniers détenus en Afghanistan et en Irak.

En revanche, divulguer l’identité de centaines de collaborateurs de la coalition en Afghanistan est lourd de danger. Les Talibans et d’autres groupes armés peuvent établir sans difficulté, à partir de ces documents, une liste noire de personnes à abattre et mener des vengeances meurtrières.

Pour vous justifier, vous avez déclaré qu’il s’agissait de “mettre fin à la guerre en Afghanistan” ou encore écrit que “des fuites ont changé le cours de l’Histoire ; qu’elles peuvent le changer au jour le jour et qu’elles peuvent nous conduire à un avenir meilleur”. Que le gouvernement des Etats-Unis subisse d’importantes pressions et soit questionné sur le bien-fondé de la présence militaire américaine en Afghanistan ne date pas de la publication de votre article. Nous ne sommes pas certains que votre souhait de “mettre fin à la guerre” soit exaucé dans ces conditions et en attendant, vous avez fourni malgré vous une bonne raison à des États réputés démocratiques de surveiller Internet de plus près.

D’autre part, publier sans discernement quelque 92 000 documents classifiés pose un réel problème de méthodologie, et donc de crédibilité. Un travail journalistique implique une sélection de l’information. L’argument par lequel vous vous défendez, selon lequel l’équipe de Wikileaks n’est pas composée de journalistes, n’est pas convaincant. Wikileaks est un média et, à ce titre, soumis aux règles de responsabilité de publication, comme tous les autres.

Depuis des années, Reporters sans frontières milite pour que la législation fédérale sur la protection des sources dite “Loi bouclier” soit non seulement adoptée, mais appliquée sans discrimination aux médias traditionnels comme aux nouveaux médias Internet. C’est pourquoi nous condamnons toute forme de harcèlement envers les contributeurs ou informateurs de Wikileaks de la part des autorités ou des services d’immigration, comme récemment le chercheur Jacob Appelbaum. Nous dénonçons également le traitement à charge infligé par les autorités militaires au soldat Bradley Manning, que l’on soupçonne de vous avoir transmis la célèbre vidéo de la tuerie de Bagdad. Cependant, vous ne pouvez revendiquer le bénéfice de la protection des sources et renier au même moment votre qualité de média par opportunisme.

Le précédent que vous avez créé expose encore davantage à des représailles tous ceux qui, à travers le monde, risquent leur liberté et parfois leur vie pour l’information sur Internet. Une telle imprudence met en danger vos propres sources et au-delà, l’avenir d’Internet en tant que support d’information. Au jour d’aujourd’hui, 116 net-citoyens sont en prison dans une dizaine de pays, parfois pour un simple commentaire sur la Toile. Pouvez-vous concevoir la même situation au pays du Premier amendement ?

Wikileaks doit rendre compte plus amplement de sa démarche et ne pas répéter les fautes commises. Ceci implique un nouveau départ, donc de nouvelles méthodes.

En espérant votre réponse, nous vous prions d’agréer, Monsieur, l’expression de mes salutations respectueuses.

Jean-François Julliard

Secrétaire général de Reporters sans frontières

Clothilde Le Coz

Représentante de Reporters sans frontières à Washington DC