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9 mai 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Lettre ouverte à François Hollande à l’occasion de sa visite officielle en Azerbaïdjan


Objet : État de la liberté de l’information en Azerbaïdjan

Monsieur le Président de la République,

A l’occasion de votre visite officielle à Bakou les 11 et 12 mai prochains, Reporters sans frontières, organisation internationale de défense de la liberté d’information, souhaite attirer votre attention sur l’éradication du pluralisme en Azerbaïdjan. Ce pays occupe la 160e place sur 180 dans notre classement mondial 2014 de la liberté de la presse. Dans un paysage médiatique déjà très largement contrôlé par les autorités, la répression à l’égard des journalistes, blogueurs et médias indépendants ne cesse de s’intensifier.

Une autorité de régulation partiale, des acquisitions opaques et la manipulation du marché publicitaire ont conféré aux autorités la mainmise totale du secteur audiovisuel. Les principales stations de radio étrangères, telles que la BBC et Radio Free Europe, ont été bannies en 2009. Une poignée de journaux indépendants lutte pour la survie. Le principal d’entre eux, Azadlig, croule sous le poids d’amendes astronomiques et se trouve proche de l’asphyxie économique.

Les acteurs de l’information critiques du pouvoir font face à toutes sortes de manœuvres d’intimidation : menaces, agressions, chantage, campagnes de diffamation… Les parodies de procès, ne respectant ni les procédures ni les droits de la défense, sont monnaie courante. Pas moins de dix journalistes et de nombreux blogueurs sont aujourd’hui emprisonnés du fait de leurs activités d’information. L’état de santé de plusieurs d’entre eux, comme le rédacteur en chef de Khural Avaz Zeynalli, est préoccupant.

Le 12 mai, alors que vous serez sur le sol azerbaïdjanais, la Cour d’assises de Bakou rendra son verdict contre le journaliste Parviz Hachmili. Correspondant du journal d’opposition Bizim Yol et directeur du site d’information Moderator.az, il est en détention provisoire depuis le 17 septembre 2013 sous l’accusation de trafic d’armes avec l’Iran. Un chef d’inculpation fantaisiste avancé par une instruction à charge, qui cache mal le motif politique de ce procès. Membre du parti d’opposition Front populaire, Parviz Hachimli dirige aussi le Centre pour la protection des droits civils et politiques des citoyens.

Le 17 mars 2014, après un an de détention provisoire, Tofik Yogublu a été condamné à cinq ans de prison pour « organisation d’émeutes de masse » et « usage de la violence contre des officiers de police ». Ce célèbre chroniqueur, également vice-président du parti d’opposition Musavat, n’avait fait que couvrir une manifestation exigeant la démission du gouverneur qui avait dégénéré en émeute l’an dernier à Ismaïlli. Des enregistrements vidéo attestent qu’il n’est arrivé sur place qu’au deuxième jour des événements, alors qu’ils étaient sur le point de s’éteindre.

Les menaces pesant sur les journalistes indépendants ont obligé nombre d’entre eux à fuir l’Azerbaïdjan. Mais la traque menée par les autorités dépasse désormais les frontières du pays. Le 18 avril 2014, le journaliste Raouf Mirkadyrov, correspondant du journal indépendant Zerkalo, a été extradé depuis la Turquie, où il était basé, vers Azerbaïdjan. Sitôt arrivé, il a été incarcéré et accusé d’« espionnage au profit de l’Arménie ».

Nous vous prions, Monsieur le président, de saisir l’occasion de cette visite officielle pour aborder cette question avec votre homologue azerbaïdjanais, solliciter la libération des journalistes et blogueurs emprisonnés, et lui rappeler les responsabilités qui lui incombent alors que l’Azerbaïdjan s’apprête à prendre la présidence du Conseil des ministres du Conseil de l’Europe. Si nous comprenons parfaitement les avantages économiques et stratégiques de l’approfondissement des relations avec Bakou, un dialogue franc entre partenaires ne saurait faire l’impasse sur une liberté fondamentale garantie par la Constitution azerbaïdjanaise et les traités internationaux.

Nous sommes convaincus que défendre l'existence de médias libres et indépendants en Azerbaïdjan est non seulement conforme aux valeurs défendues par la France, mais aussi indispensable au bon développement des relations bilatérales. L'annihilation du pluralisme médiatique fragilise grandement l’État de droit et la lutte contre la corruption en Azerbaïdjan, sans lesquels Bakou ne saurait être considéré comme un partenaire fiable.

Confiant dans l’intérêt que vous porterez à notre requête, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.

Christophe Deloire

Secrétaire général de Reporters sans frontières