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5 mai 2009 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Lettre ouverte à Dominique Strauss-Kahn, directeur du FMI


Monsieur Dominique Strauss-Kahn Directeur général Fonds monétaire international Washington DC Etats-Unis Paris, le 5 mai 2009 Monsieur le Directeur général, Reporters sans frontières souhaite attirer votre attention sur la situation de la liberté de la presse au Sri Lanka. Alors que le Fonds monétaire international (FMI) examine un prêt important qui pourrait être accordé au gouvernement de Colombo, nous souhaitons qu'en contrepartie vous obteniez du gouvernement du président Mahinda Rajapaksa des engagements précis en faveur de la liberté de la presse et de l'Etat de droit. Les autorités de Colombo affirment que l'adoption du prêt ne connaît pas de délai et que cet argent servira à des activités de développement. Selon un ministre, "les forces armées seront déployées pour ces programmes de reconstruction". Cependant, il est opportun pour votre organisation de s'interroger sur la nécessité d'accorder ou non au gouvernement sri lankais un soutien financier aussi important tant que le gouvernement actuel ne souscrira pas à des engagements fermes en faveur de la liberté d'information. Vous ne pouvez l'ignorer, l'écrasante victoire militaire du gouvernement de Colombo sur les séparatistes tamouls des LTTE, au prix de milliers de victimes civiles, s'est doublée d'une campagne violente contre la presse et les voix dissidentes. De tous les pays dotés d'un gouvernement démocratiquement élu, le Sri Lanka est le moins respectueux de la liberté des médias, selon le dernier classement de Reporters sans frontières. Comme vous le savez, le budget de la défense du pays atteint 1,6 milliard de dollars pour 2009, ce qui représente une augmentation de 6,5 % par rapport au budget de 2007, alors que les dépenses sociales sont négligées. Certaines unités de l'armée sont impliquées dans des crimes de guerre. D'autres sont suspectées d'être responsables de nombreuses violences contre des journalistes et des défenseurs des droits de l'homme. La guerre qui a fait plusieurs milliers de victimes civiles dans le Nord se déroule sans témoins indépendants. Les journalistes sri lankais et étrangers ont été interdits des champs de bataille, pour leur sécurité selon l'armée, mais surtout pour ne pas « gêner » l'offensive militaire. Les autorités restreignent également l'accès de la presse à la péninsule de Jaffna ou aux camps de détention où sont regroupés les Tamouls qui ont fui le Nord. La responsabilité du Fonds monétaire international est de s'assurer que l'argent prêté au Sri Lanka ne sera pas utilisé par le gouvernement ou l'armée, pour perpétuer une répression à l'encontre des voix dissidentes. Si le pays compte encore des médias privés de qualité, leur liberté est aujourd'hui très limitée sur des sujets aussi importants que la corruption au sein de l'armée, les pertes civiles et militaires dans le nord du pays, ou encore la reconstruction dans l'est du pays. De nombreux journalistes ont fui le pays, notamment des spécialistes des questions de défense, et certains médias connus pour leur ligne éditoriale critique ont décidé de cesser de paraître. La Banque mondiale a plusieurs fois souligné que la liberté de la presse était l'une des conditions déterminantes pour un développement socio-économique durable. Son ancien président, James D. Wolfensohn, avait déclaré : "Les études montrent que davantage de liberté de la presse signifie moins de corruption." Mais comment le FMI peut-il faire confiance au gouvernement actuel alors que certains ministres tamouls appelés à jouer un rôle important dans la reconstruction sont connus pour leur implication dans de multiples violations des droits de l'homme. Ainsi, dans la péninsule de Jaffna, dans le Nord, l'EPDP, dirigé par le ministre des Affaires sociales, Douglas Devananda, a été impliqué dans de multiples assassinats, notamment de journalistes. Comment pouvez-vous vous assurer que cette aide ne sera pas détournée alors que les journalistes sri lankais réputés pour leurs enquêtes sur la corruption ont été assassinés, menacés ou forcés à l'exil ? Vous pourriez ainsi exiger de Colombo des résultats concrets dans l'enquête sur l'assassinat en janvier 2009 de Lasantha Wickrematunge, directeur du Sunday Leader, connu pour ses enquêtes sur la corruption. Comment pouvez-vous être sûr que ce prêt servira à aider les civils victimes de la guerre alors que les médias et même les organisations humanitaires ont de grandes difficultés à travailler librement dans les camps de réfugiés et les zones tamoules ? Vous pourriez conditionner le prêt à une libre circulation des journalistes dans les zones tamoules. Comment pouvez-vous compter sur le gouvernement sri lankais pour garantir la bonne gouvernance et l'Etat de droit alors que les voix critiques, notamment les journalistes, sont muselées ? Vous devriez demander au gouvernement de Mahinda Rajapaksa d'obtenir des résultats concrets dans les enquêtes sur les multiples assassinats, agressions et attaques de médias qui ont eu lieu au cours des derniers mois. Si les coupables et leurs commanditaires ne sont pas appréhendés, l'autocensure et la peur continueront de régner dans les rédactions du pays. La communauté internationale, notamment le FMI, imagine déjà des scénarios post-conflit. Mais comment reconstruire le nord et l'est du pays et redonner de l'espoir aux populations tamoules si le gouvernement ne s'engage pas à respecter leurs droits les plus fondamentaux, et notamment le droit de s'exprimer ? Il n'y aura pas de processus de réconciliation et de reconstruction sans liberté de la presse. Si les Tamouls sont privés des médias qui les représentent librement, même avec leurs excès, de nouvelles générations reprendront les armes. En signe d'apaisement, il est urgent que les journalistes tamouls, notamment J. S. Tissainayagam, actuellement détenus, soient libérés. Par ailleurs, si les médias en cingalais et en anglais sont contraints à l'autocensure et ne peuvent pas avancer des pistes pour le retour d'une paix durable, la haine entre les communautés continuera à se creuser. Le pays est confronté à une tâche immense. Les régions majoritairement tamoules sont ravagées par la guerre et les populations civiles sont en souffrance. Mais les efforts pour reconstruire le pays sont illusoires si le système démocratique n'est pas consolidé. Aujourd'hui, ces questions restent sans réponse. Accorder un prêt au Sri Lanka, en l'état, sans aucune assurance, risque de renforcer un gouvernement, certes élu démocratiquement, mais coupable de multiples violations des droits de l'homme. Nous avons conscience que le rôle du FMI est d'aider le Sri Lanka à se relever après de longues décennies de guerre, mais nous avons espoir que vos convictions vous inciteront à conditionner cette aide à un affermissement des libertés. Nous vous demandons solennellement d'imposer des conditions à la signature de ce prêt. Convaincu que vous répondrez à ces attentes, je vous prie d'agréer, Monsieur le Directeur général, l'expression de ma haute considération. Jean-François Julliard Secrétaire général