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5 juin 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Lettre ouverte de RSF au nouveau président de la République arabe d'Egypte


A la veille de son investiture, Reporters sans frontières adresse une lettre au nouveau président de la République arabe d’Egypte, le maréchal Al-Sissi, élu fin mai 2014. L’organisation invite le chef de l’Etat à se poser en garant de la liberté de la presse et de la liberté d’informer, et à libérer l’ensemble des acteurs de l’information actuellement détenus.

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Monsieur Abdel Fatah Al-Sissi

Président de la République arabe d’Egypte

Le Caire

Egypte

Paris, le 5 juin 2014

Monsieur le Président,

Récemment élu à la présidence de la République arabe d’Egypte, vous êtes le nouveau garant - pour quatre ans - de la Constitution égyptienne, notamment des libertés fondamentales pour l’ensemble des citoyens égyptiens et ressortissants étrangers résidant dans votre pays.

Aussi, Reporters sans frontières, organisation internationale de défense de la liberté d’informer, souhaite vous faire part de ses préoccupations concernant l’état actuel de la liberté de l’information en Egypte, trois ans après le départ d’Hosni Moubarak.

L’adoption de la nouvelle Constitution par référendum en janvier dernier, représente une avancée, en ce qu’elle garantit entre autres le droit à la liberté de la presse, le droit de réunion et de manifestation. Ce texte peut permettre à l’Egypte de faire un pas de plus dans sa marche vers la démocratie, sous réserve que les articles concernant les libertés fondamentales, notamment les articles 70 et 71, soient strictement appliqués tels que prévus par la Constitution.

Toutefois, malgré ces garanties légales, la réalité à laquelle sont confrontés les acteurs de l'information est bien différente. Six journalistes ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions - dans l’impunité la plus totale - depuis la destitution du président Mohamed Morsi et votre arrivée à la tête du gouvernement de transition, en juillet 2013. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a classé l’Egypte parmi les trois pays les plus meurtriers pour les journalistes en 2013.

Dans le même temps, les médias et les professionnels de l’information affiliés aux Frères musulmans, ou considérés comme proches de la confrérie, frappée d’interdiction, ont été systématiquement visés. La "chasse aux Frères" continue de cibler les journalistes égyptiens, mais aussi leurs confrères turcs, palestiniens ou syriens. Des agissements qui s’inscrivent en faux contre certaines dispositions de la nouvelle Constitution. Les autorités utilisent des prétextes fallacieux pour les maintenir en détention. Une soixantaine de professionnels de l’information ont ainsi été interpellés, des médias censurés, d’autres fermés.

A ce jour, 17 acteurs de l’information sont incarcérés arbitrairement en Egypte. Parmi lesquels, quatre journalistes d’Al-Jazeera : l’Australien Peter Greste, le Canado-Egyptien Mohamed Adel Fahmy et l’Egyptien Baher Mohamed, incarcérés depuis le 29 décembre 2013 et accusés d’avoir diffusé en direct des informations “portant atteinte à la sécurité nationale” et “d’être en possession de publications des Frères musulmans”. Abdullah Al-Shami, correspondant de la chaîne, qui a entamé le 21 janvier dernier une grève de la faim, est quant à lui incarcéré depuis le 14 août 2013 sans qu’aucune charge officielle n’ait été retenue contre lui. Reporters sans frontières rappelle que les professionnels de l’information doivent pouvoir également bénéficier d’un traitement juste et équitable, dans le respect des règles nationales et internationales de justice.

Il est de votre responsabilité de garantir la protection nécessaire aux journalistes afin qu’ils effectuent librement et en toute sécurité leur rôle d’information, notamment lorsqu’ils couvrent des rassemblements ou des manifestations. Le 28 mars 2014, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a adopté une résolution portant sur la promotion et la protection des droits de l’Homme dans le contexte des manifestations pacifiques. Cette résolution (A/HRC/25/L.20 amendé) reconnaît et consacre le rôle essentiel des journalistes dans la couverture des manifestations, et demande à tous les États d'accorder une attention particulière à leur sécurité.

Il nous apparaît également crucial que le pluralisme de l’information et des opinions, sérieusement mis à mal depuis trois ans, s'instaure dans le paysage médiatique égyptien. Un tel respect est le socle fondamental des valeurs démocratiques. Aussi, l’annonce - le 2 juin 2014 - par l’humoriste Bassem Youssef de l’arrêt de son célèbre programme El-Bernameg suite à d’importantes pressions est source d’inquiétude à nos yeux, tout comme l’interdiction imposée à Nader Al-Fergany de continuer à écrire dans les colonnes d’Al-Ahram suite à une série d’articles jugés critiques à votre égard. D’autres incidents survenus le jour de l’élection présidentielle démontrent le manque de neutralité et d’indépendance de certains journalistes. En effet certains s’en sont violemment pris aux abstentionnistes en les accusant d’être des “traîtres” à la nation.

Internet n’échappe pas à ce climat délétère et notre préoccupation est forte après la récente annonce par le minstère de l’Intérieur d’un nouveau projet portant sur la surveillance des risques sécuritaires sur les réseaux sociaux. Cet observatoire censé prévenir et luttter contre la cybercriminalité constitue une sérieuse menace pour la liberté d’information et la liberté d’expression et risque de se transformer en un outil de censure.

Nous sommes conscients des nombreux chantiers et défis qui sont les vôtres. En tant que président de la République arabe d’Egypte, Reporters sans frontières vous demande de veiller à la bonne application de la nouvelle Constitution ainsi qu’au respect des engagements internationaux de l’Egypte en matière de libertés fondamentales, au premier rang desquelles la liberté d’information.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le président, l’expression de ma très haute considération.

Christophe Deloire

Secrétaire général de Reporters sans frontières