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28 août 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Les médias, victimes du chaos libyen


Reporters sans frontières exprime son extrême inquiétude face à la plus intense crise politico-militaire que traverse la Libye depuis la fin de la Révolution du 17 février 2011 et la chute du régime de Kadhafi. Les médias continuent d’être des victimes ciblées au sein de ce chaos infernal.
Aux mains des milices zintanies depuis la révolution, l’aéroport international de Tripoli vient d’être repris par les milices de Misrata et leurs alliés lors de l’opération “Aube de la Libye” lancée depuis le 13 juillet dernier. Alors que la situation se complexifie de jour en jour et que les autorités libyennes peinent à acquérir une réelle légitimité face à des milices et des groupes armés déstabilisateurs, les médias libyens se retrouvent au coeur de cette anarchie politico-militaire en se faisant attaqués ou instrumentalisés. Reporters sans frontières dénonce fermement l’instrumentalisation de tout média, notamment à des fins de discorde et en tant qu’outils de propagande. A cet égard, l’organisation rappelle la nécessité impérative de maintenir une indépendance et une impartialité maximales ainsi qu’un professionnalisme rigoureux lors de toute couverture médiatique, particulièrement en tant de crises politico-militaires où le rôle des médias et leur but informatif revêtent un caractère d’autant plus crucial. “Il est insensé et regrettable de voir la Libye post-révolutionnaire dans une telle situation où les principes, notamment la liberté d’information pour lesquels le peuple libyen s’est battu il y a trois ans, se trouvent à nouveau bafoués. L’élan d’espoir a progressivement laissé place à une autre page sombre de l’histoire de la Libye. Les acteurs de l’information sont persécutés, brutalisés, voire tués, et les médias sont en proie à des attaques continues ou se trouvent manipulés contribuant à diffuser une information bien trop souvent biaisée”, souligne Virginie Dangles, adjointe à la direction de la Recherche de Reporters sans frontières. Attaques, prises d’assaut et manipulation des médias Dans la nuit du 25 août dernier, la chaîne satellitaire privée Al-Dawliya (Libya International), située au sud-ouest de la capitale, sur la route de l’aéroport, a été encerclée par un convoi de voitures appartenant aux membres de milices affiliées à l’opération “Aube de la Libye”, selon les dires d’un responsable de la chaîne. Les miliciens ont alors pris d’assaut les locaux en y pillant la plupart du matériel et des documents qui s’y trouvaient avant de saccager l’ensemble des lieux. Par chance, aucun personnel de la chaîne ne se trouvait sur place au moment de l’attaque, excepté un garde de sécurité qui a pu prévenir les responsables de la chaîne de l’attaque armée. Une vidéo qui n’a pu être identifiée et diffusée sur la page Facebook d’Al-Dawliya, montre des hommes militaires devant les studios de la chaîne vandalisés, avec une voiture sur laquelle y est inscrit “Fajr Libya” - Aube de la Libye. L’homme qui filme la scène traite alors la chaîne de “corrompue, honteuse et séditieuse”, tout en qualifiant les instigateurs de “héros, braves et courageux”. La chaîne avait auparavant été menacée, ainsi que nombre de ses employés. Son conseil d’administration est dirigé par Mahmoud Jibril l’ancien chef du Conseil national transitionnel libyen et président du parti de l’Alliance des forces nationales (AFN)- considéré comme libéral - et par Abdel Majid Al-Mligta, un haut responsable du parti et frère de Othman Al-Mligta, le commandant de la puissante milice zintanie Al-Qa’qa’a. Cette nouvelle prise d’assaut de média libyen par les membres de l’opération “Aube de la Libye” survient seulement quelques jours après la libération de deux producteurs de la chaîne qui avaient été kidnappés, le 17 août dernier dans la soirée. Osama Rashid et Mohamad Al-Sa’di ont été arrêtés à un checkpoint par la brigade “Shuhada Janzour” dans le quartier de Janzour, à l’ouest de la capital. En découvrant qu’ils travaillaient pour la Al-Dawliya, les membres des milices ont commencé à les frapper et à les insulter, avant de les arrêter. D’après Osama Rashid, leur libération aura été permise, grâce à l’intervention de Nizam Al-Tayyari - présentateur et directeur du conseil d’administration de la chaîne publique Al-Rasmiya. Ce dernier aurait autorisé leur libération, ne les considérant pas responsables de la ligne éditoriale de la chaîne, réputée pour son soutien aux mouvances politiques “libérales” par opposition aux islamistes. Les deux journalistes auront été détenus cinq jours pendant lesquels ils ont été violentés et maltraités avant d’être libérés. Le 24 août dernier, seulement quelques heures après le dernier assaut de l’opération “Aube de la Libye” sur l’aéroport de Tripoli, le siège de la chaîne satellitaire privée Al-Assima, a été une nouvelle fois attaquée. Vers quatre heures du matin, des hommes armés ont pénétré dans les locaux de la chaîne, pillant et détruisant documents et matériels. Ils ont également mis le feu à la chambre de contrôle. Aucun employé n’a été blessé mais la chaîne n’est, pour le moment, plus opérationnelle. La chaîne privée, dirigée par Jum’a Al-Osta et connue comme étant en faveur du parti de l'AFN, a été la cible d’attaques répétées depuis près de deux ans. Le 20 août dernier, selon une décision du ministère de l’Information libyen, la diffusion des deux chaînes publiques, Al-Wataniya et Al-Rasmiya, a été interrompue. Cet arrêt a été effectué suite à la demande du gouvernement transitionnel libyen faite à Nilesat - une société de radio-diffusion par satellite détenue par les autorités égyptiennes. Cette décision survient après que la chaîne Al-Wataniya, officiellement dirigée par le gouvernement libyen, a été prise d’assaut le 4 août dernier par une milice sous le contrôle de l’islamiste Abdelraouf Kara. Ce dernier, allié de Misrata dans les affrontements qui déchirent la capitale depuis près de deux mois, avait alors interdit la diffusion de la cérémonie d’inauguration du nouveau Parlement libyen dans la ville de Tobruq, à l’extrême est du pays. Depuis lors, la chaîne demeure sous le contrôle de Kara et de ses milices, dont les “forces de dissuasion” et la brigade des Nawasi, qui en ont fait un outil de propagande. Selon plusieurs sources, il semblerait par ailleurs que de nombreux journalistes arrêtés et kidnappés seraient automatiquement emmenés dans une prison secrète à Tripoli dirigée par Kara. Quant à Al-Rasmiya, la chaîne publique officielle du Parlement libyen, le conseil d’administration dirigé par Nizam Al-Tayyari, aurait délibérement refusé de couvrir les sessions du nouveau Parlement élu à l’issue des élections législatives du 25 juin dernier qu’il considère illégitime, enfreignant ainsi les principes institutionnels de la chaîne. Al-Ramsiya a dès lors restreint sa couverture médiatique aux évolutions de l’opération “Aube de la Libye”, devenant ainsi un relais d’information illégal et totalement partial. D’après l’un des présentateurs principaux de la chaîne, Ahmad Ben Ashour, 21 journalistes auraient présenté leur démission peu de temps avant l’interruption des fréquences satellitaires due “au soutien patent de la chaîne aux extrémistes et aux milices armées”. En dépit de l’interruption décidée par le gouvernement libyen, la diffusion des deux chaînes a été réactivée rapidement via l’utilisation des fréquences satellitaires de la chaîne pour enfants Libya Al-Atfal. L’organisation exhorte l’ensemble des acteurs prenant part aux affrontements armés à cesser immédiatement toutes attaques perpétrées à l’encontre des professionnels des médias travaillant en Libye, et à respecter les principes d’indépendance et de neutralité qui incombent aux médias et à leur rôle informatif essentiel ainsi que celui de contre-pouvoir. Reporters sans frontières appelle par ailleurs les autorités libyennes à déployer tous les moyens nécessaires pour endiguer les attaques à l’encontre des acteurs de l’information et de leurs locaux, et d’assurer la sécurité des journalistes, libyens et étrangers.