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27 septembre 2006 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Le spectre de Martin O'Hagan plane toujours alors que le processus de paix relègue la lutte contre l'impunité au second plan


A la veille du cinquième anniversaire de la mort du journaliste d'investigation Martin O'Hagan, Reporters sans frontières dénonce les blocages dans l'enquête liés au processus de paix en cours. Le correspondant de l'organisation au Royaume-Uni, Glyn Roberts, a enquêté sur cette affaire.
Cinq ans après le meurtre du reporter d'investigation Martin O'Hagan devant son domicile, les journalistes nord-irlandais ont une question simple à poser aux policiers qui n'ont pas réussi à présenter de suspects à la justice : « Pourquoi ? » Il veulent savoir pourquoi personne n'a été poursuivi, malgré la publication de nombreuses preuves désignant un groupe paramilitaire loyaliste opérant près de chez Martin O'Hagan à Lurgan, dans le comté d'Armagh. Ils veulent savoir pourquoi l'enquête a échoué, en dépit de la « détermination absolue » de capturer les meurtriers, affirmée par les hauts fonctionnaires et la police au moment des faits. Ces questions seront soumises cette semaine à la police par la section du NUJ (National Union of Journalists), le Syndicat national des journalistes, auquel appartenait Martin O'Hagan, en commémoration du cinquième anniversaire de son assassinat, perpétré le 28 septembre 2001. Il y a un an, les confrères de Martin O'Hagan demandaient à ce que l'enquête soit confiée à d'autres policiers. Peine perdue. Nombreux sont ceux qui pensent désormais que la police nord-irlandaise devrait elle-même faire l'objet d'investigations pour n'être pas parvenue à élucider un crime qui a traumatisé l'Irlande du Nord, Martin O'Hagan étant le premier reporter tué en quarante ans de conflit. On a affirmé à maintes reprises que la police n'avait pas fait preuve d'une très grande détermination dans la poursuite de l'enquête, de peur d'exposer ses informateurs ou ses agents au sein du groupe ayant perpétré l'assassinat. Les représentants du NUJ (du district de Belfast) vont également adresser une copie de leur courrier de protestation à Nuala O'Loan, la médiatrice de la police en Irlande du Nord, afin d'attirer son attention sur les questions qui se posent. La médiatrice a le pouvoir de mener des enquêtes indépendantes pour étudier les plaintes pour faute et corruption au sein de la police. Le compte-rendu de l'une de ces enquêtes sera publié prochainement. Aucune plainte formelle n'a été déposée auprès de Nuala O'Loan quant à la mort de Martin O'Hagan, mais les anciens confrères du journaliste estiment que cette possibilité pourrait être envisagée si l'affaire en restait là. Martin O'Hagan, père de trois enfants, avait 51 ans lorsqu'il a été abattu en rentrant d'un pub, en compagnie de sa femme Marie. C'était un homme de petite taille, jovial, surnommé « Marty » ou « petit homme » par ses amis. Son courage ne manquait pourtant pas d'envergure lorsqu'il publiait des articles sur le monde trouble des “fiefs” du crime, ancré dans un long conflit sectaire, et sur les allégations de collusion de la police avec les paramilitaires. L'impunité apparente de ses assassins n'a pas favorisé la liberté la presse en Irlande du Nord. Malgré le processus de paix et le cessez-le-feu de l'IRA survenus ces dernières années, des groupuscules de l'ombre continuent de proférer des menaces de mort à l'encontre des journalistes d'investigation. A l'époque, on disait que trois journalistes travaillaient peut-être sous ces menaces. Leur nombre a plus que quadruplé au cours des années suivantes et les menaces doivent désormais être réellement prises au sérieux. Le mois dernier, la police a prévenu un autre reporter du journal de Martin O'Hagan, le Sunday World, qu'une menace émanant des paramilitaires pesait sur ses épaules et lui a conseillé de prendre des mesures de sécurité supplémentaires. Il enquêtait sur un meurtre non élucidé impliquant l'un des groupes loyalistes. « Je les appelle la para-mafia, affirme Jim McDowell, 57ans, rédacteur en chef de l'édition nord-irlandaise du Sunday World, l'un des deux groupes de presse travaillant sous une menace généralisée. Nous avons reçu plusieurs avertissements depuis environ un an. Nous publions régulièrement des récits dévoilant des activités criminelles et nous dérangeons les militants des deux camps, républicains et loyalistes. Au fil des ans, je pense avoir reçu des menaces à onze reprises. Ma maison, équipée de tous les dispositifs de sécurité, ressemble à un poste de police. » Son bureau est également protégé, après plusieurs incendies criminels et attentats à la bombe. L'année dernière, un groupe loyaliste, furieux à la suite de la publication d'un article par le journal, s'est mis à intimider les libraires vendant le Sunday World. « Chez l'un deux, on a versé de l'essence sur des paquets de journaux et un incendie a failli tuer deux personnes dans le magasin », raconte Jim McDowell. Le personnel du Sunday World a demandé une action plus efficace de la police, afin d'éviter de telles menaces et une telle violence, mais Jim McDowell affirme qu'il n'est pas question d'autocensure dans son journal. « Martin O'Hagan n'a jamais abandonné, souligne-t-il. Nous non plus, nous n'abandonnerons jamais. » Tous sont déterminés à continuer de défier les bandes organisées. Huit ans après l'accord de paix du Vendredi saint, leurs lecteurs souhaitent tirer un trait sur le passé violent de la région. D'autres journalistes pensent en revanche que, malgré le processus de paix, l'autocensure demeure une réelle menace. « Les problèmes sont aussi profonds et même pires depuis la mort de Marty, constate Jim Campbell, le fondateur de l'édition nord-irlandaise du Sunday World, aujourd'hui chroniqueur du journal. Certains reporters se demandent avant d'écrire : “Est-ce que je ne risque pas de dresser quelqu'un contre moi ?” ». Jim Campbell a 63 ans. Il a été grièvement blessé par balles pour ses écrits. Il pointe des formes plus subtiles de pressions favorisant l'autocensure. « Certains reporters pensent avoir de bons contacts au sein de la police ou du gouvernement et ils ne veulent pas risquer de les perdre », explique-t-il. On observe une antipathie croissante parmi certains hommes politiques et personnalités publiques (et même dans la presse dominante) à l'égard de ceux qui sont étiquetés « Journalistes contre le processus de paix » (JAPP, « Journalists Against the Peace Process »). Il s'agit de reporters qui cherchent à révéler des vérités dérangeantes, parfois difficilement acceptées par les personnalités menant le processus de paix. Des représentants du gouvernement eux même ont eu recours à ce terme péjoratif pour désigner certains journalistes. Ed Moloney affirme avoir été traité de « JAPP » pour avoir posé des questions gênantes. Ce journaliste et auteur irlandais, dont le travail a été primé, vit aujourd'hui à New York. Il a récemment accusé certains confrères de fermer délibérément les yeux sur les violations du cessez-le-feu de l'IRA et de taire la vérité pour « protéger » le processus de paix. Kevin Cooper, le président du NUJ de Belfast, dont Martin O'Hagan était le secrétaire, défend ceux qui jouent les trouble-fêtes. « La vérité ne peut s'atteindre qu'avec la volonté de ne rien occulter, affirme-t-il. Elle s'obtient en ouvrant les yeux, pas en les fermant. » Les sanctions contre les JAPP vont du manque insidieux de coopération des autorités aux menaces violentes des bandes. « De puissants intérêts sont en jeu et certains ne souhaitent pas voir leurs informations révélées au grand jour, explique Kevin Cooper. Ils préfèrent que leurs actions passées demeurent secrètes. » Du point de vue statistique, un nombre légèrement inférieur de reporters semble travailler sous la menace en Irlande du Nord cette année (une douzaine environ contre seize il y a un an). Mick Browne a 36 ans. Il est l'un de ceux-là. « Je ne pense pas que la situation s'améliore, déclare-t-il. Ca va, ça vient. » Au cours de l'année écoulée, il a reçu une menace anonyme. Il lui a également été difficile de publier certains faits, comme le compte-rendu d'une campagne d'intimidation menée par des éléments républicains à l'encontre d'une famille afin qu'elle quitte l'ouest de Belfast. Il refuse d'être réduit au silence, mais admet l'existence d'une menace sur la liberté de la presse. « Il émerge un consensus sur les sujets que les journalistes devraient et ne devraient pas exploiter, constate-t-il. Ils peuvent être conditionnés pour ne pas traiter les questions épineuses. La situation de la liberté de la presse n'est à certains égards pas meilleure qu'il y a vingt ans. » Bon nombre de reporters tentent de résister aux pressions. Deux descentes de police au domicile de journalistes ont donné lieu à des plaintes officielles. Liam Clarke, le rédacteur en chef pour l'Irlande du Nord du Sunday Times londonien, et sa femme Kathryn Johnston, ont vu leur domicile fouillé en 2003 après avoir publié, à la suite de fuites, la transcription de conversations téléphoniques entre un homme politique républicain de haut rang et des représentants du gouvernement. Liam Clarke affirme que les autorités ont cherché à décourager le reportage d'investigation à l'aide d'actions musclées de la police. Mais Liam et Kathryn se sont plaints auprès de la médiatrice, qui a déclaré illégaux les agissements de la police nord-irlandaise et a dû verser ce mois-ci des indemnités au couple. Liam Clarke ajoute que lui et sa femme ont porté plainte afin de « marquer le coup » et enrayer la routine des descentes chez les journalistes. Le domicile d'un autre journaliste, Anthony McIntyre, a été visité en 2003 par la police, qui a emporté son ordinateur, ses disquettes et ses carnets de notes, prétextant la recherche de documents volés. Anthony McIntyre a qualifié l'action d'« opération de police politique, de censure et de ratissage de (ses) contacts ». Il a récupéré son bien après avoir affirmé que la descente de police était illégale. Ancien prisonnier républicain de 49 ans, Anthony McIntyre est l'un des principaux contributeurs du site Internet The Blanket. Voici ce qu'il pense de la liberté de la presse locale : « Toutes les améliorations ont été quantitatives et non qualitatives. Depuis le début du processus de paix, ceux qui sont investis d'un mandat politique ont tendance à obliger les journalistes à leur servir de relais au lieu de les laisser agir comme des reporters impartiaux ». L'assassinat non élucidé de Martin O'Hagan continue cependant de hanter la liberté de la presse. Anthony McIntyre souhaiterait que l'affaire restée en suspens soit présentée à la Cour européenne des droits de l'homme. Il figure parmi les journalistes qui pensent que la saisine de la médiatrice de la police pourrait contribuer à sortir de l'impasse. Eamonn McCann, le président du NUJ de Derry, déclare : « En n'engageant pas de poursuites, il s'agit de signifier que les journalistes ne peuvent pas compter sur la protection des autorités en charge de l'ordre public. Beaucoup pensent savoir qui est responsable, mais l'enquête piétine. On dirait que la police espère tout simplement que l'affaire s'évanouisse. » Jim Campbell, qui a travaillé de nombreuses années avec Martin O'Hagan, ajoute : « La police affirme qu'elle n'a aucune preuve pour engager des poursuites. Moi je crois qu'elle en a beaucoup. » Dans un article récent, il écrit que la police connaît l'homme qui a informé la LVF (Loyalist Volunteer Force) des déplacements de Martin O'Hagan le soir de sa mort, la personne qui en a été informée, l'homme de la LVF qui a brûlé un véhicule utilisé pour l'attentat, celui qui a menacé Martin O'Hagan avant l'attentat et un autre homme qui s'est ensuite vanté de l'avoir tué. Séamus Dooley, le secrétaire irlandais du NUJ, a réitéré une demande, présentée l'année dernière, afin qu'une force de police externe prenne en charge l'enquête. Il déclare dans un courrier adressé cette semaine à Peter Hain, le ministre de l'Irlande du Nord : « L'incapacité à appréhender les auteurs du crime et à assurer leur condamnation auprès des tribunaux est profondément inquiétante et nos membres ont perdu tout confiance dans l'enquête actuelle. » Demandant une entrevue avec Peter Hain, il ajoute : « Depuis le meurtre de Martin O'Hagan, des menaces pesant sur la vie de personnes travaillant pour les médias limitent la capacité des journalistes à exercer leur métier. » La police nord-irlandaise affirme qu'elle va réexaminer l'enquête et discuter des résultats obtenus avec la famille de Martin O'Hagan. Elle a toujours nié posséder des agents au sein de la bande ayant perpétré le crime et chercher à protéger quiconque. Huit suspects ont déjà été arrêtés, mais ils ont été relaxés faute de preuves. Les policiers affirment avoir mené une « enquête approfondie » et ont fait appel au témoignage de personnes détenant éventuellement de nouvelles informations. Un porte-parole a déclaré qu'ils « partageaient la frustration de (...) la famille, des amis et des confrères face à l'absence de justiciable pour ce crime ». Un porte-parole du Northern Ireland Office, le bureau britannique en charge des affaires nord-irlandaises, a affirmé : « Je n'ai jamais entendu parler de “Journalistes contre le processus de paix”, mais je démentrais l'interposition éventuelle du Northern Ireland Office dans le travail des journalistes d'investigation. » Et le porte-parole de la police nord-irlandaise d'ajouter : « Nous maintenons l'ordre de manière juste, impartiale, équitable et professionnelle. Nous traitons tous les journalistes avec la même courtoisie et le même professionnalisme. » « Au moment du meurtre, le ministre alors chargé de l'Irlande du Nord, John Reid [aujourd'hui ministre britannique de l'Intérieur - ndlr] avait assuré que tous les moyens seraient mis en œuvre pour l'enquête », souligne Kevin Cooper. Il y a cinq ans, M. Reid déclarait : « J'ai parlé au directeur de la police et je partage sa détermination absolue à traquer les lâches qui sont responsables de cet acte de barbarie. » Kevin Cooper ajoute : « Nous attendons toujours. Nous voulons savoir pourquoi. » Le nom de Martin O'Hagan sera gravé dans l'une des stèles du Mémorial des reporters qui sera inauguré le 7 octobre en France, à Bayeux. Ce mémorial, dont l'édification est soutenue par Reporters sans frontières, est dédié aux journalistes du monde entier ayant perdu la vie dans le cadre de leur fonction depuis la libération de cette ville normande en 1944.