Actualités

17 janvier 2013 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Le rédacteur en chef du Morgen condamné pour un éditorial « fautif »


Reporters sans frontières est atterrée par la condamnation prononcée le 15 janvier 2013 par le tribunal civil de Malines (Centre) à l’encontre d’Yves Desmet, rédacteur en chef du journal De Morgen. Dans un éditorial publié en janvier 2012 dans son quotidien, le journaliste revenait sur un différend qui opposait deux magistrats du parquet d’Anvers (Nord) dans un dossier concernant une gigantesque fraude fiscale présumée dans le secteur diamantaire. Le magistrat Peter Van Calster, chargé de l’enquête, souhaitait traduire en justice des diamantaires soupçonnés d'avoir échappé à près de 300 millions d'euros d'impôts alors que son supérieur, le procureur général Yves Liégeois, faisait pression sur Monsieur Van Calster pour qu'il privilégie une « transaction » entre les diamantaires et le fisc. Dans son texte, publié dans la rubrique « Opinion », Yves Desmet estimait que le procureur général montrait plus de zèle à lutter contre le travail au noir que contre les criminels en cols blancs. Il concluait par ces mots : « On pourrait parler d’une apparente partialité. Ou, si le mot n’était pas si désuet, d'une pure justice de classe ». Estimant que l’honneur de sa famille avait été bafoué, l’épouse de Monsieur Liégeois, également magistrate à la cour d’Anvers, a poursuivi le journaliste en diffamation en lui réclamant pas moins de 19 000 euros de dommages et intérêts. La Cour ne lui aura octroyé « que » l’euro symbolique, estimant que la « suggestion d'une apparente partialité et l'utilisation du terme "justice de classe" se fondaient sur une perception personnelle » du journaliste. Le juge en a conclu que ces affirmations étaient « fautives du point de vue de l'information objective ». « Ce jugement est aussi ubuesque que scandaleux. L’éditorial n’est pas un exercice d’investigation, une enquête ou un article qui doit répondre à une objectivité. C’est par définition l’expression libre d’une opinion, d’une réflexion qui relève de la pure liberté d’expression. Comment une opinion, qui est par définition l’expression d’une subjectivité, pourrait-elle répondre à une grille d’évaluation dite objective ? Comment faut-il interpréter la notion éminemment dangereuse d’"opinion fautive" dans la bouche d’un magistrat censé garantir la liberté d’expression ? Y aurait-il désormais des opinions inacceptables au sein du Royaume ? » s'est interrogée Reporters sans frontières. « Au-delà du ridicule induit, et malgré son caractère essentiellement symbolique, l’arrêt du tribunal de Malines doit être combattu sérieusement et fermement. Pour notre droit d'exprimer librement et publiquement nos points de vue sur le fonctionnement de nos institutions. La portée éventuelle de telles décisions de justice au-delà des frontières nationales ne doit par ailleurs pas être sous-estimée. Nous espérons que l’appel introduit par De Morgen auprès de la cour d’Anvers sera rapidement traité et effacera cette décision surréaliste ».