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9 janvier 2003 - Mis à jour le 20 janvier 2016

La Russie refoule Günter Wallraff, venu enquêter sur les droits de l'homme en Tchétchénie


Le 7 janvier 2003, le journaliste et écrivain allemand Günter Wallraff, qui devait réaliser un reportage sur les violations des droits de l'homme en Tchétchénie, a été refoulé à son arrivée à l'aéroport de Moscou. "Une fois de plus, les autorités russes montrent ostensiblement qu'elles ont quelque chose à cacher sur ce qui se passe en Tchétchénie, en empêchant les journalistes d'y faire leur travail. Nous dénonçons cette censure et exigeons que les journalistes puissent couvrir la guerre en Tchétchénie sans subir de multiples entraves administratives. Nous vous demandons d'autoriser Günter Wallraff à venir travailler librement dans votre pays", a déclaré Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, dans un courrier adressé au ministre des Affaires étrangères, Igor Ivanov. Le journaliste indépendant d'investigation s'est rendu célèbre, dans les années 1980, en se glissant dans la peau d'un travailleur clandestin turc en Allemagne, dont il a tiré un livre et un film ("Tête de Turc"). Accompagné de l'ancien ministre du Travail chrétien-démocrate, Norbert Blüm, et du chef de l'organisation humanitaire Cap Anamur, Rupert Neudeck, Günter Wallraff voulait réaliser un reportage sur les violations des droits de l'homme en Tchétchénie. Il devait rencontrer à Moscou l'administrateur de Tchétchénie auprès du président Poutine, Akhmad Kadyrov, avant de se rendre en Ingouchie, afin de réaliser une enquête sur les réfugiés tchétchènes. Le journaliste comptait également essayer de se rendre en Tchétchénie. Dès son arrivée, Günter Wallraff a été conduit auprès du représentant du ministère des Affaires étrangères à l'aéroport, qui a annulé son visa touristique. Interdit de prendre contact avec son ambassade à Moscou, le journaliste a été renvoyé en Allemagne par le même avion. Le ministère des Affaires étrangères russe a conclu d'une interview de Gûnter Wallraff, publiée le 2 janvier dans le magazine Stern, que le journaliste "prévoyait de trouver des preuves de violations des droits de l'homme en Tchétchénie et de lancer une nouvelle campagne antirusse dans les médias allemands". Günter Wallraff a expliqué à Reporters sans frontières qu'il avait commis l'erreur de publier, avant son départ, plusieurs articles critiquant les autorités russes et annonçant son intention d'enquêter sur le respect des droits de l'homme et sur la situation humanitaire en Tchétchénie, alors qu'il se rendait en Russie en possession d'un visa touristique. "Les journalistes sont de plus en plus souvent obligés d'employer des moyens non officiels et détournés pour enquêter sur les violations des droits de l'homme. Les autorités russes sont très fortes pour cacher les informations sur ces violations et savent comment faire pour ne diffuser que leur point de vue dans la presse. Il est donc de plus en plus difficile pour les défenseurs des droits de l'homme d'être entendus par le public", a-t-il déclaré. Reporters sans frontières rappelle que les entraves à la libre information sur le conflit en Tchétchénie ont été officialisées le 1er octobre 1999, avec l'interdiction faite aux journalistes de circuler librement dans la région. Depuis juillet 2001, il est interdit aux journalistes accrédités de se déplacer en Tchétchénie sans être accompagnés d'un agent du ministère de l'Intérieur. En octobre 2002, une décision ministérielle a encore réduit les possibilités de couverture de la guerre en Tchétchénie. Elle définit une série de territoires, d'organisations ou d'établissements, y compris les "zones où des opérations antiterroristes sont en cours", dont l'accès n'est autorisé aux citoyens étrangers que sur permission spéciale. La directive ne précise cependant ni comment obtenir cette permission d'entrer sur le territoire tchétchène, ni combien de temps cette permission est valable. Tandis que les journalistes des médias publics russes sont obligés de contourner la véritable chape de plomb imposée par l'armée pour pouvoir travailler normalement, les médias indépendants et étrangers n'ont, de fait, plus accès au pays. En février, Anna Politkovskaya, reporter pour le quotidien Novaya Gazeta, a été arrêtée par des militaires russes dans la région de Chatoï (sud de la Tchétchénie), pour avoir "enfreint les règlements en vigueur pour les journalistes". La journaliste a réussi à s'échapper après avoir été escortée jusqu'à la base militaire locale où elle devait être évacuée de Tchétchénie. En août, des soldats russes ont confisqué les accréditations et le matériel appartenant à des journalistes des chaînes publiques ORT et TV Tsenter, sous prétexte qu'ils n'étaient pas accompagnés d'un représentant de l'armée russe, alors qu'ils interrogeaient des Tchétchènes fuyant un village où les troupes russes effectuaient une opération de "nettoyage". En novembre, dans un aéroport en Ingouchie, les forces de sécurité russes ont saisi les images que Hans-Wilhelm Steinfeld, correspondant à Moscou pour la télévision publique norvégienne NRK, venait de tourner sur le sort des réfugiés tchétchènes. Les autorités russes mènent une politique visant à instrumentaliser les médias et à restreindre la liberté de la presse. Cette tendance s'est illustrée en particulier au moment de la prise d'otages par des rebelles tchétchènes de sept cents personnes dans un théâtre de Moscou, entre le 23 et le 26 octobre. En quelques jours, plusieurs médias, russes comme étrangers, ont été censurés pour leur couverture de cet événement et la Douma a voté une loi antiterroriste qui permettait au pouvoir de poursuivre n'importe quel journaliste couvrant des sujets liés au terrorisme ou à la guerre en Tchétchénie, à laquelle Vladimir Poutine a opposé un veto de dernière minute. Le 13 novembre, les autorités russes ont adressé un courrier à Fritz Pleitgen, président de la chaîne de télévision publique allemande ARD, dans lequel elles jugeaient le traitement de la prise d'otages par les médias allemands "choquant, totalement intolérable et condamnable pour une institution publique" et remettaient en question leur collaboration avec l'ARD.