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23 décembre 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

La réaction de RSF aux virulentes accusations du président turc Erdogan


Le président turc Recep Tayyip Erdogan a récemment fustigé le bilan 2014 des violences contre les journalistes publié par Reporters sans frontières (RSF). Il accuse l'organisation de critiquer son pays dans le cadre d'une "campagne" politique dirigée contre lui.

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Après s’en être vivement pris à l’Union européenne qui a dénoncé la récente opération policière contre la confrérie Gülen, le président turc Recep Tayyip Erdogan attaque frontalement l’organisation Reporters sans frontières (RSF). Lors d’une conférence de presse le 20 décembre, le chef de l’Etat a fustigé le Bilan 2014 des violences contre les journalistes, publié quatre jours plus tôt par RSF. Lors d’un long propos, il a accusé l’organisation basée à Paris d’orchestrer une “campagne” politique contre lui. Selon le président turc, le rapport s’acharne sur son pays en classant la Turquie parmi les pays où le plus de reporters ont été agressés et menacés au cours de l’année et passerait sous silence les exactions commises par les autorités israéliennes ou égyptiennes ou celles des Etats membres de l’Union européenne.

Reporters sans frontières tient à la disposition de M. Erdogan les précisions sur les 117 cas d’agressions et menaces de journalistes recensées cette année en Turquie, relève Christophe Deloire, secrétaire général de l’organisation. Faut-il rappeler que RSF est une organisation indépendante et impartiale, dont les conclusions s’appuient sur une méthodologie précise et des faits dont nous pouvons rendre compte ? Les déclarations du président de la République turque contre RSF montrent une fois de plus que pour M. Erdogan toute critique cache un complot. Les accusations contre RSF participent de la même hostilité contre le pluralisme que celle dont fait preuve le chef de l’Etat contre des journalistes turcs qui n’ont pas l’heur de lui plaire

Reporters sans frontières répond ici point par point aux affirmations du président de la République turque :

- Recep Tayyip Erdogan déplore que le bilan annuel indique que “sept journalistes ont été tués en Palestine” sans souligner la responsabilité d’Israël, ce qui “crée l’impression que ces journalistes ont été tués par la Palestine”. Avançant qu’”Israël est responsable de la mort de 16 journalistes”, le président suggère que Reporters sans frontières cherche à épargner l’armée israélienne en taisant sa responsabilité et en minimisant le nombre de ses victimes. FAUX

A travers plusieurs communiqués de presse publiés au moment des faits, l’organisation a très clairement souligné la responsabilité de l’armée israélienne dans la mort de 15 journalistes et collaborateurs de médias au cours de l’opération militaire israélienne à Gaza, en juillet-août 2014. Ces communiqués condamnent les bombardements ciblés ou indiscriminés dont les médias ont été victimes et exigent que des poursuites soient engagées contre les responsables. Suivant sa méthodologie habituelle, Reporters sans frontières a établi que, parmi ces 15 victimes, sept journalistes et deux collaborateurs avaient été tués dans l’exercice de leurs fonctions. Comme cela est clairement indiqué, ce sont eux qui apparaissent dans le “baromètre de la liberté de la presse” et le bilan annuel de l’organisation.

Ces deux documents recensent toujours les journalistes tués en fonction du pays où ils ont trouvé la mort. Cette convention ne présume en rien de la responsabilité des autorités qui contrôlent ces territoires. A aucun moment RSF ne prétend naturellement que les autorités palestiniennes sont à l’origine de leur mort.

- “Pourquoi n’avez-vous pas fait de bruit lorsque des dizaines de journalistes, dont des correspondants turcs, ont été interpellés en Egypte? Lorsque des journalistes de l’Agence Anatolie ont été agressés ou soumis à la pression?”, feint également de s’étonner Recep Tayyip Erdogan. FAUX

Le bilan annuel de RSF, qui suscite l’ire du président de la République turque, relève que l’Egypte est le deuxième pays où le plus de journalistes ont été arrêtés en 2014. Cette année, l’organisation a consacré 18 communiqués de presse aux exactions commises contre les professionnels de l’information par le régime de M. Sissi. RSF prend activement part à la campagne mondiale pour la libération des correspondants d’Al-Jazeera emprisonnés en Egypte au nom de la lutte contre les Frères musulmans, et rappelle régulièrement le sort d’autres détenus moins médiatisés.

Il est tout aussi faux de dire que RSF aurait passé sous silence les pressions exercées contre les correspondants de l’Agence Anatolie, assimilés par Le Caire aux autorités turques. L’organisation a également condamné l’agression de journalistes de l’Agence Anatolie par les forces de l’ordre turques lors de la brutale répression de manifestations. Agression sur laquelle nous n’avons pas entendu M. Erdogan réagir.

- RSF “défend des militants d’organisations illégales coupables d’avoir tué en Turquie un policier et d’avoir porté atteinte à la liberté des personnes, mais ferme les yeux sur ce qui se passe au sein de l’UE”. FAUX

A qui M. Erdogan fait-il référence? S’il s’agit des journalistes et du patron de presse interpellés le 14 décembre dans le coup de filet contre les milieux favorables à Fethullah Gülen, le président de la République, garant de la Constitution, a une singulière conception de la présomption d’innocence. Il suffit de visiter le site internet de RSF pour constater que l’organisation dénonce régulièrement les atteintes à la liberté de l’information commises au sein de l’Union européenne. En novembre et décembre 2014, RSF a ainsi publié des communiqués sur l’Italie, la Grèce, la France, la Bulgarie, le Royaume-Uni, la Pologne, l’Islande, le Portugal et l’Espagne.

Reporters sans frontières défend la liberté de l’information en Turquie de manière constante quel que soit le pouvoir en place, depuis le régime militaire jusqu’à l’arrivée à la tête du pays du Parti de la justice et du développement (AKP). Pendant les premiers mandats de Recep Tayyip Erdogan en tant que Premier ministre, l'organisation a régulièrement salué la volonté réformatrice du gouvernement. Ces dernières années encore, elle a pris acte des différents "paquets de réformes judiciaires" et de la remise en liberté conditionnelle de la grande majorité des journalistes emprisonnés. Mais force est de constater que malgré ces gestes, la situation de la liberté de l'information se dégrade considérablement en Turquie, qui pointe à la 154e place sur 180 dans le Classement mondial 2014 de la liberté de la presse.

(photo : bianet.org)