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10 octobre 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

La liberté de l’information, indispensable à l’apaisement et au débat public


Alors que la Turquie est en proie aux émeutes les plus violentes de la décennie, une couverture journalistique complète et responsable des événements est plus que jamais nécessaire. Reporters sans frontières réclame la remise en liberté des collaborateurs des médias en garde à vue et en appelle aux autorités pour qu’elles fassent le nécessaire afin de protéger les journalistes et faciliter le travail de la presse.
Türkçe / Lire en turc Le siège de Kobane, troisième plus grande ville kurde de Syrie, par l’organisation djihadiste État islamique, provoque de fortes tensions en Turquie. Une trentaine de personnes ont trouvé la mort depuis le 7 octobre 2014 au cours d’affrontements entre groupes politiques ou avec les forces de l’ordre. A travers le pays, et particulièrement dans le sud-est, les journalistes travaillent dans des conditions difficiles pour rendre compte de ces événements.

Violences contre les journalistes

Au moins quatre journalistes ont été agressés ou blessés en marge de manifestations pro-kurdes, islamistes ou nationalistes ces derniers jours. Le photographe Necati Savas, du quotidien Cumhuriyet, a été blessé à la tête à Ankara, le 7 octobre. Le projectile qui l’a touché serait une grenade lacrymogène lancée par les forces de l’ordre. Le même jour, le cameraman Melik Firat Yücel et la photographe Sebnem Coskun, de l’agence semi-officielle Anatolie, ont été blessés par des tirs de grenaille en provenance d’émeutiers dans le quartier Okmeydani d’Istanbul. Le 6 octobre, Duygu Ayber, reporter pour la chaîne Hayat TV, a été agressée par la police non loin de la place Taksim d’Istanbul. Le 2 octobre, déjà, quatre correspondants de médias pro-kurdes avaient été blessés à l’arme blanche à Diyarbakir (Sud-Est), en couvrant une manifestation de soutien à Kobane. Des militants hostiles ont agressé Bisar Durgut et Nihat Kutlu, correspondants du quotidien Azadiya Welat, ainsi que Beritan Canözer et Sarya Gözüoglu, de l’agence de presse féminine JINHA. Le premier a reçu huit coups de couteau, il a été immédiatement hospitalisé. La situation est particulièrement tendue dans les zones frontalières de la Syrie. Le 5 octobre, près du poste-frontière de Mürsitpinar (district de Suruç, en face de Kobane), des gendarmes ont lancé trois grenades lacrymogènes sur un minibus de la BBC, qui a partiellement brûlé. Les occupants du véhicule, dont les représentants de la BBC Paul Adams et Piers Scholfield, ont tout juste eu le temps de se mettre à l’abri. Une délégation de la plateforme “Liberté aux Journalistes” (GÖP), de retour de la frontière turco-syrienne le 8 octobre, a dénoncé les violences policières dont étaient victimes de nombreux journalistes sur place. La correspondante du quotidien pro-kurde Özgür Gündem, Esra Ciftçi, a confié à la délégation qu’elle avait été sévèrement battue par la police la semaine dernière alors qu’elle couvrait le transport à l’hôpital de trois blessés. Un reporter de la chaîne TV10 a raconté que la police avait lancé une grenade lacrymogène dans le pare-brise de sa voiture. Il a ajouté que l’antenne satellite de son équipe avait été volontairement percutée par un véhicule anti-émeutes. Un journaliste d’agence a confirmé que “les forces de l’ordre empêchaient les journalistes de travailler”, tout en ajoutant que certains professionnels des médias étaient aussi pris à partie par la population. “Les autorités ont le devoir de protéger les professionnels des médias, rappelle Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de Reporters sans frontières. Force est de constater que de ce point de vue, aucune leçon n’a été tirée depuis les manifestations du parc Gezi.”

L’accès à l’information entravé, des journalistes en garde à vue

“Nous demandons aux autorités d’assurer un accès complet aux journalistes sans discrimination, qu’ils soient ou non détenteurs de la carte de presse, aux zones frontalières et aux régions du Sud-Est”, poursuit Johann Bihr. Certaines zones frontalières avec la Syrie, déclarées “zones militaires”, sont interdites d’accès aux journalistes dépourvus de la carte de presse officielle, délivrée par les services du Premier ministre. Depuis le 5 octobre, c’est le cas de la colline qui fait face à Kobane, point d’observation privilégié pour les médias souhaitant suivre les affrontements. De nombreux journalistes, dont des correspondants de médias pro-kurdes comme l’agence DIHA, sont ainsi bannis de cet endroit important pour la couverture des événements actuels, faute de posséder ce précieux laissez-passer. Les mêmes restrictions sont en place dans les régions où un couvre-feu a été imposé suite aux violences du 7 octobre : seuls les journalistes dotés d’une carte de presse sont autorisés à circuler librement. Encore font-ils face aux mêmes difficultés que les autres citoyens, exposés aux violences et entravés par de nombreux barrages de l’armée. Le couvre-feu a été levé le 9 octobre dans les provinces de Mardin et Batman, mais il reste partiellement en place à Diyarbakir et dans certains districts de Van et Siirt. D’après l’Association des journalistes libres (ÖGC) de Diyarbakir, une vingtaine de collaborateurs des médias kurdes et de Kobane sont en garde à vue depuis le 6 octobre à Suruç*. Au total, environ 160 personnes ont été interpellées à leur entrée sur le territoire turc en provenance de Syrie, et sont en garde à vue dans un centre sportif de Suruç, en attente d’interrogatoire. Joint au téléphone par Reporters sans frontières en Turquie, le fixeur Perwer Mihamed Ali a affirmé que “l’ensemble des journalistes freelance de Kobane est en garde à vue” et en grève de la faim. L’ÖGC a également annoncé que quatre autres journalistes avaient été interpellés dans le région de Van. Reporters sans frontières demande la remise en liberté immédiate de tous les collaborateurs des médias interpellés.

La couverture médiatique en question

Le 7 octobre, la couverture minimaliste des événements par certaines chaînes d’informations en continu a suscité la crainte que l’autocensure observée lors des manifestations du parc Gezi soit de retour. “Au regard de l’importance cruciale des événements en cours pour le pays et la région, toute tentative de les taire ou de les maquiller serait inacceptable, souligne Virginie Dangles, adjointe à la direction des Programmes de Reporters sans frontières. Nous encourageons les médias à les couvrir de manière complète, tout en se retenant d’attiser inutilement les tensions. Le processus de paix entre le gouvernement et le PKK est trop important, y compris pour la liberté de l’information, pour être sacrifié aux enjeux politiques du moment.” La couverture médiatique des émeutes dans les grands quotidiens nationaux est très polarisée et marquée par les clivages politiques. Le 8 octobre, le quotidien nationaliste Sözcü titrait : “Le PKK a ravagé le pays sous le prétexte de Kobane ! La flamme de la trahison”. “Toutes les rues sont des Kobane”, titrait au contraire le quotidien pro-kurde Özgür Gündem. Le quotidien islamiste Yeni Safak, quant à lui, prenait à partie les principaux partis d’opposition : “Le CHP et le HDP ont provoqué les ennemis de la Turquie”. La Turquie occupe la 154e position sur 180 dans le Classement mondial 2014 de Reporters sans frontières. --------- * Les collaborateurs des médias placés en garde à vue sont : Ranya Mihamed, Dicle Sexo, Xezne Nebi, Xwinav Isa, Sara Mahmud, Nazdar Ali, Evin Ali, Dilisan Ibis, Ranya Ali, Mizgin Kurdo, Mustafa Faris, Mustafa Bali, Mustafa Mihamed Ali, Ahmed Ibrahim, Mustafa Ali, Perwer Mihamed Ali, Mihamed Isa, Ehmed Mustafa, Heysem Müslim et Isa Mihamed ------ (Photo: Adem Altan / AFP)