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12 mai 2002 - Mis à jour le 20 janvier 2016

La CIDH dénonce le climat d'insécurité dans lequel travaille la presse et la fragilité de l'Etat de droit au Venezuela.


La CIDH dénonce le climat d'insécurité dans lequel travaille la presse et la fragilité de l'Etat de droit au Venezuela. Le 6 mai, RSF avait demandé à l'organisation interaméricaine d'enquêter sur les atteintes à la liberté de la presse survenues entre le 8 et le 14 avril.
Le 10 mai, Juan Méndez, président de la Commission interaméricaine des droits de l'homme, a rendu public, lors d'une conférence de presse, les premières conclusions de la mission de la CIDH en visite au Venezuela du 6 au 10 mai. Le président de l'organisation interaméricaine a critiqué la fragilité de l'Etat de droit et le climat de tension dans lequel travaille la presse au Venezuela. Suite aux entretiens de la délégation avec le président Hugo Chávez, des membres de l'opposition, des organisations non gouvernementales et des représentants de la société civile, Juan Méndez a fait part de sa "déception" face aux premiers résultats des enquêtes menées sur les évènements survenus suite au coup d'Etat du 11 avril. Il a insisté sur la nécessité de mener une enquête "sérieuse, profonde et crédible", ainsi que sur celle de sanctionner les responsables. Par ailleurs, Juan Méndez a dénoncé le climat de "confrontation" existant entre les autorités et la presse, climat qui rend difficile et dangereux le travail des journalistes. Il a critiqué l'attitude des membres du gouvernement, dont les déclarations incendiaires à l'égard des journalistes constituent une atteinte à la liberté d'expression. Il a dans le même temps demandé à la presse d'entamer une réflexion profonde, suite à la décision des chaînes de télévision privées de ne pas donner d'information, les 13 et 14 avril, sur les manifestations du partisans du président Chávez. Enfin, si le président de la CIDH a tenu à souligner l'importance du "dialogue national" initié par le président Chávez après la tentative de coup d'Etat, il a néanmoins regretté la frilosité du gouvernement et de l'opposition en la matière. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ 06.05.2002 - Lettre ouverte à la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH)
Dans une lettre adressée à la Commission interaméricaine des droits de l'homme, à l'occasion de sa visite au Venezuela, du 6 au 10 mai, RSF a demandé à l'organisation interaméricaine d'enquêter sur les atteintes à la liberté de la presse et au droit à l'information survenues dans ce pays entre le 8 et le 14 avril 2002, à l'occasion d'une tentative de coup d'Etat.
M. Juan Méndez
Commission interaméricaine
des droits de l'homme
Organisation des Etats américains
Caracas - Venezuela
Paris, le 6 mai 2002
Monsieur le Président,
Alors que la Commission interaméricaine des droits de l'homme effectue une visite au Venezuela, du 6 au 10 mai, Reporters sans frontières, organisation internationale de défense de la liberté de la presse, souhaite attirer votre attention sur les atteintes à la liberté de la presse et au droit à l'information survenues dans ce pays entre le 8 et le 14 avril 2002, à l'occasion d'une tentative de coup d'Etat. Les 9 et 10 avril 2002
- A l'occasion de la grève nationale prévue le 9 avril à l'appel de plusieurs syndicats, le gouvernement réquisitionne, les 9 et 10 avril, à environ trente-cinq reprises, l'antenne des chaînes de télévision et de stations de radio bénéficiant d'une licence d'émission attribuée par l'Etat. Cette décision a été prise en vertu de l'article 192 de la Loi organique des télécommunications afin de faire entendre la position du gouvernement. Le recours à cette disposition a non seulement été abusif, il a également été contraire à l'article 192 qui précise qu'il doit s'agir de "messages ou allocutions officielles de la présidence, de la vice-présidence ou des ministres". Or, lors de ces interruptions, surnommées "cadenas", la parole a également été donnée à plusieurs personnalités du monde politique, syndical, de l'entreprise ainsi qu'à des journalistes de la chaîne de télévision officielle. Pour contourner cette obligation, les chaînes de télévision ont décidé, le 10 avril dans la journée, de diffuser simultanément leurs propres informations en partageant l'écran en deux. Le 11 avril 2002
- Le photographe Jorge Tortoza, du quotidien Diario 2001, est tué alors qu'il couvre de violents affrontements entre opposants et partisans du président Hugo Chávez dans le centre de Caracas. Selon le chauffeur du journaliste, ce dernier a reçu une balle dans la tête tirée par un individu habillé en civil. Grièvement blessé, Jorge Tortoza décède à l'hôpital Vargas peu après avoir subi une opération chirurgicale. Trois autres photographes de presse sont blessés dans les mêmes circonstances. Jonathan Freitas, du quotidien Tal Cual, est légèrement blessé au bras par un tir. Enrique Hernández, de l'agence publique Venpres, est touché à la tête par un jet de pierre puis au ventre par une balle ayant préalablement ricoché sur un mur. Le frère de ce dernier, Luis Enrique Hernández, du quotidien Avance, est également touché par balles à la hanche. Un quatrième photographe, Miguel Escalona, du quotidien El Carabobeño, aurait été frappé à la tête avec une bate de base-ball. Son matériel lui aurait été volé. Selon le témoignage d'une photographe, publié dans le quotidien Ultimas Noticias et repris par le quotidien Tal Cual, un membre de la Guarde nationale lui a déclaré aux abords du palais présidentiel : "Range cet appareil photo car l'ordre est de tirer sur tous ceux qui ont des appareils photo". - Vers 16 heures, les programmes des chaînes de télévision privées sont suspendus sur ordre du président Hugo Chávez. Ce dernier justifie cette décision par la "campagne de diffamation" propagée par ces stations qu'il accuse d'"inciter à la violence" et d'"irresponsabilité". L'ordre de couper le signal hertzien de ces canaux est donné peu après que ces chaînes, refusant de diffuser exclusivement un discours du Président, ont procédé à la retransmission simultanée, en partageant l'écran en deux, d'images de la répression dont semble alors faire l'objet la manifestation de l'opposition. Le président Chávez a exigé la diffusion de son discours au moment où, dans les rues de Caracas, des tirs commençaient à être entendus. Sa demande s'est fondée sur l'application de l'article 192 de la Loi organique sur les télécommunications. Dans la soirée, les locaux de la chaîne de télévision CMT sont encerclés quelques heures par des éléments des services de renseignements militaires (Direccion de Inteligencia Militar, DIM). Le signal hertzien est finalement rétabli vers 22 heures, après qu'une fraction de l'armée se soit ralliée à l'opposition au chef de l'Etat. - Vers 22 heures, les locaux de la chaîne publique Venezolana de Televisión sont occupés par des éléments de la Garde nationale, qui protégeaient jusqu'alors ses installations. Ses programmes sont à leur tour suspendus, par crainte de représailles des antichavistes. Au même moment, l'agence de presse publique Venpres suspend son travail d'information pour les mêmes motifs. Le 13 avril 2002
- Dans la journée, aucune image des manifestations des partisans du président Hugo Chávez et de la prise du palais présidentiel par ces derniers ne sont montrée sur les chaînes de télévision privées. Les programmes de la chaîne publique étant toujours suspendus, seuls les abonnés au câble disposent d'informations par les chaînes étrangères. Les stations vénézuéliennes ont depuis justifié ce mutisme par le "risque" encouru par leurs journalistes lors de tels reportages. Elles ont également expliqué que la diffusion d'images des scènes de pillage à Caracas pouvait encourager le déroulement de scènes similaires en province. Gustavo Cisneros, président de Organización Diego Cisneros, propriétaire de Venevisión, a ajouté que le silence de la télévision était aussi lié à des considérations opérationnelles, telle que l'absence d'images pour illustrer les événements. - En fin d'après-midi, des dizaines de personnes manifestent violemment devant le siège de la chaîne de télévision privée Radio Caracas Televisión (RCTV) alors que la capitale est le théâtre d'incidents et que des versions contradictoires circulent sur le retour à la présidence de Hugo Chávez. Les manifestants jettent des pierres sur la façade, brisant les vitres de la station. Malgré la diffusion par les journalistes de RCTV, soucieux de leur sécurité, de messages réclamant l'intervention des autorités, les incidents se déroulent sans que les forces de l'ordre ne s'interposent. Les partisans du président Chávez manifestent également devant les chaînes Globovisión et Venevisión. Ils obtiennent de ces dernières et de RCTV qu'elles diffusent les déclarations de leurs leaders. De même, les quotidiens El Nacional et El Universal doivent évacuer leurs bâtiments après le déroulement de manifestations similaires devant leurs locaux. Vers 20 heures, la chaîne publique Venezolana de Televisión reprend ses émissions sous le contrôle des partisans de Hugo Chávez. Le 14 avril 2002
- Les chaînes de télévision privées n'émettent aucun bulletin d'information. Seule la chaîne d'information continue Globovisión reprend les informations diffusées par les agences de presse internationales. Alors que certains quotidiens ont dû évacué leurs locaux la veille, presque aucun n'est publié le 14 avril. Seuls El Globo et Ultimas Noticias sont disponibles dans les kiosques. Certaines rédactions maintiennent néanmoins leur édition en ligne, en diffusant essentiellement des dépêches d'agences. Le 15 avril, la situation revient peu à peu à la normale avec le retour de la presse écrite dans les kiosques et celui de flashs d'information à la télévision, sauf sur les chaînes RCTV et Venevisión. Craignant pour leur sécurité, de nombreux journalistes et cameramen de ces deux chaînes ne se seraient pas présenté sur leur lieu de travail. Trois journalistes de Venevisión, Claudia Andrade, Jesús Marín et Margarita Rodríguez, ont même quitté le pays. Lors d'une conférence de presse, Hugo Chávez, répondant à la demande d'un cameraman, a appelé ses supporters à mettre fin aux agressions et menaces contre des journalistes. Recommandations
Suite aux événements du 8 au 14 avril, Reporters sans frontières recommande à la mission de la Commission interaméricaine des droits de l'homme : - de condamner le recours abusif par le gouvernement au système des "cadenas" et de statuer sur les modalités de réquisition de l'antenne par les autorités. Pour RSF, s'il est légitime qu'un gouvernement fasse ponctuellement entendre sa voix dans des circonstances exceptionnelles, en aucun cas cela ne saurait justifier l'interruption des programmes télévisés et radiodiffusés une trentaine de fois en deux jours; - de condamner la suspension des chaînes de télévision privées par le président Hugo Chávez; - de condamner les manifestations qui se sont déroulées devant les locaux de plusieurs médias le 13 avril, en raison de leur caractère violent et intimidant; - d'enquêter sur l'origine des tirs qui ont coûté la vie à Jorge Tortoza et les circonstances dans lesquelles quatre autres autres photographes ont été blessés afin que leurs agresseurs soient traduits en justice; - d'enquêter sur les raisons ayant conduit les chaînes de télévision privées à ne pas donner d'information, les 13 et 14 avril, sur les manifestations du partisans du président Chávez. Reporters sans frontières considère que cette absence d'information représente une atteinte grave au droit de la population à être informée; - d'enquêter sur le retour effectif des conditions nécessaires à un exercice sûr du journalisme. Certain que vous ne resterez pas insensible à ce courrier, je vous remercie de bien vouloir nous tenir informés du déroulement de votre visite au Venezuela et vous prie d'agréer, Monsieur le Secrétaire exécutif, l'expression de ma très haute considération. Robert Ménard
Secrétaire général