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4 mars 2015 - Mis à jour le 20 janvier 2016

La BBC menacée de fermeture au Rwanda


Reporters sans frontières (RSF) dénonce les conclusions de la commission chargée d’enquêter sur les accusations de négationnisme du génocide portées contre la BBC. Cette commission suggère au gouvernement rwandais de résilier son accord avec le service public audiovisuel britannique et de le poursuivre en justice.

La commission rwandaise chargée d’enquêter sur les accusations de négation du génocide portées contre la BBC après la diffusion, en octobre dernier au Royaume-Uni, du documentaire, “Rwanda: The Untold Story” (”Rwanda: l’histoire jamais contée”), a rendu son rapport le 28 février après trois mois d’étude. Elle y conclut que la BBC a abusé de la liberté de la presse et de la liberté d’expression, violé sa ligne éditoriale, transgressé les normes journalistiques et enfreint les lois rwandaises, en particulier celles relatives à la négation du génocide et au révisionnisme, (et) à l’incitation à la haine et à la division parmi les Rwandais.

Par conséquent, la commission recommande au gouvernement rwandais de résilier son accord avec le service public audiovisuel britannique, sans préciser si cette résiliation affectera seulement sa diffusion radio ou également télévisuelle et Internet. Elle conseille également d’engager une procédure pénale et civile contre le service. La commission a précisé que la BBC pourrait se voir renouveler un accord sous certaines conditions, dont celle d’admettre ses torts dans cette affaire.

“Reporters sans frontières dénonce les recommandations disproportionnées de cette commission d’enquête, déclare Cléa Kahn-Sriber, responsable du bureau Afrique de RSF. C’est le jugement de cette commission qui viole ici la liberté de la presse et d’expression en censurant la BBC et en tentant d’imposer une version unilatérale de l’Histoire qui ne tolère aucun débat. Il nous semblerait approprié que la commission révise ses conclusions de censurer le principal média indépendant du pays. Le gouvernement rwandais doit permettre la réouverture de l’antenne de la BBC, auquel cas ce serait prêter le flanc à de nouvelles accusations d’autoritarisme.”

La décision finale sur le sort de la BBC revient à l’autorité rwandaise de régulation des médias (Rwanda Utilities Regulatory Authority - Rura) après étude du rapport de la commission. L’autorité de régulation avait été saisie directement du dossier par le gouvernement rwandais, en violation des textes existants.

Contactée par RSF, la BBC qui avait refusé d’apparaître devant la commission rwandaise, a déclaré n’avoir plus qu’à attendre le verdict de la Rura et n’avoir aucun recours si les recommandations s’avéraient confirmées et appliquées. Après la suspension des émissions radiophoniques en kinyarwanda le 25 octobre, elle craint aussi celle de ses services en anglais et en swahili dans le pays.

Dimanche 1er mars, elle a rejeté les conclusions et recommandations de la commission d’enquête et s’est dite “extrêmement déçue”, rappelant “son droit à pratiquer un journalisme indépendant” et son devoir d’enquêter sur des sujets difficiles. Selon son enquête interne, “le documentaire n’a pas enfreint les règles éditoriales de la BBC”. Pour la chaîne, ce dernier avait pour but de contribuer à la compréhension de l’histoire tragique du Rwanda et de la région des Grands Lacs.

Le président Paul Kagame, qui avait refusé d’être interviewé lors de la réalisation du documentaire, a accusé la BBC de négation du génocide et de vouloir “ternir” l’image des Rwandais”, un argument qui lui est cher dès lors qu’il s’agit de réduire au silence les critiques. Toute mention de l’ethnie dans un discours officiel est passible d’emprisonnement pour "divisionnisme". Au fil des années, le terme "génocide rwandais" a progressivement été remplacé par celui de "génocide des Tutsi", évitant ainsi que l’Histoire officielle puisse être questionnée. Depuis octobre 2013, une campagne officielle dite “Ndi Umunyarwanda” ("Je suis Rwandais") a tout simplement interdit de questionner ou remettre en cause “l’esprit rwandais”. Cette doctrine est notamment fondée sur une culpabilité collective des Hutu envers les Tutsi.

En 2009, Kigali avait déjà suspendu les émissions radiophoniques de la BBC en kinyarwanda, pour un programme diffusé sur le génocide qualifié, lui aussi à l’époque, de révisionniste.

Le Rwanda occupe la 161e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2015 établi par Reporters sans Frontières.