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12 mars 2012 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Erythrée


Le printemps arabe a donné une nouvelle vigueur aux aspirations au changement de la diaspora, de plus en plus active en ligne. Le régime, qui verrouille complètement le pays et qui poursuit sa politique de répression aveugle envers la population, est quelque peu dépassé par l’influence du Net sur les Erythréens basés à l’étranger. Il a porté sa guerre de propagande sur les réseaux sociaux. Les sites proches de l’opposition ont fait face à des cyberattaques d’une ampleur inédite.

Autocensure, accès difficile au Web et terreur sans frontières

Dans ce pays privé de toutes les libertés et qui a suspendu sa presse privée en septembre 2001, Internet demeure le seul espace d’expression possible. Son utilisation reste cependant embryonnaire. Le dictateur Issaias Afeworki fait régner un climat de terreur, qui incite à l’autocensure les rares Erythréens qui osent se connecter malgré les obstacles techniques et la surveillance mise en place dans les cybercafés (Lire le chapitre Erythrée du rapport 2011 sur Les Ennemis d’Internet).

Les principaux sites de la diaspora, tels Assenna.com, Asmarino.com et Awate.com, sont inaccessibles principalement en raison de la lenteur de la bande passante. Aucun site indépendant n’est opéré depuis l’Erythrée. Ceux qui écrivent, à l’étranger, sur les sites “interdits”, font très souvent le choix de l’anonymat, par mesure de sécurité.

En effet, non content de terroriser la population dans son pays, le président tente de s’en prendre aux dissidents exilés. Il profite en cela de l'aide de certains gouvernements de pays amis. Jamal Osman Hamad, éditorialiste et journaliste érythréen basé au Soudan, et responsable du site Internet Adoulis.com, a été libéré par les forces de sécurité soudanaises le 16 décembre 2011, à Khartoum, après plus de huit semaines de détention. Connu pour ses critiques du président érythréen Issaias Afeworki, il avait été arrêté moins d’une semaine après la visite officielle de ce dernier sur le territoire soudanais, le 24 octobre 2011, visite au cours de laquelle le président érythréen et son homologue soudanais avaient inauguré l’ouverture d’une route reliant les deux pays. Le 17 octobre, trois cents ressortissants érythréens avaient été renvoyés vers leur pays d’origine sans que le Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies n’ait pu se pencher sur leurs cas.

Un printemps érythréen généré par les nouveaux médias ?

Le régime a vu d’un très mauvais œil les révoltes arabes et la chute de présidents amis comme Hosni Moubarak et Mouammar Kadhafi. Il a forcé les médias d’Etat à les ignorer et serait prêt à couper l’accès à Internet, comme le régime égyptien l’avait fait au plus fort de la révolution, en cas de troubles internes. Le potentiel des réseaux sociaux en terme de mobilisation des Erythréens de la diaspora inquiète le pouvoir. Ces derniers sont, davantage que leurs concitoyens restés au pays, très au fait de l’actualité des révolutions arabes, qui redonnent à beaucoup l’espoir d’un changement politique dans la Corée du Nord de l’Afrique. L’activité déployée ces derniers mois par l’opposition, dans les rues du monde entier et sur le plan diplomatique, est un phénomène nouveau.

De mars à mai 2011 en particulier, les communautés érythréennes exilées ont organisé des rassemblements pacifiques pour commémorer le 20e anniversaire de l’indépendance du pays et protester contre le régime dictatorial. En Australie, en Grande-Bretagne, aux Etats-unis, en Egypte ou en Ethiopie, le mot d’ordre était “ASSEZ!”. Ces manifestations ont été coordonnées notamment via le groupe Facebook “Ashab Yourid Isqat Isaias Afwerki” (The People want Isaias Afwerki to Step Down).

Les opposants à l’étranger ont aussi choisi d’impliquer les Erythréens restés au pays, d’une manière particulière. Les associations de jeunesse Eritrean Youth for Change (EYC) et Eritrean Youth Solidarity for Change (EYSC) ont appelé les Erythréens de l’intérieur à “vider les rues” d’Asmara dans le cadre de l’opération Arbi Harnet (Freedom Friday), lancée début février 2012.

Daniel Gebremichael, l’un des organisateurs, a souligné sur le site Awate.com “nous avons besoin d’une chaîne de communication entre les militants de la diaspora et les gens dans le pays afin de faciliter une ouverture progressive. Donc vous pouvez dire que (ce mouvement) a été inspiré par le printemps arabe, mais avec une forte influence de la culture politique érythréenne”. Il précise que des centaines de coups de téléphone ont été passés en direction d’Asmara et d’autres villes, des SMS et des emails ont été envoyés pour informer la population de cette campagne et l’inviter à se mobiliser. Les plus de 10 000 abonnés de la page Facebook de EYSC et de EYC ont été sollicités. Des vidéos YouTube ont été téléchargées pour convaincre la population de prendre part à cet appel pour des changements démocratiques dans le pays. Daniel Gebremichael juge le bilan positif. L’initiative aurait reçu des messages de soutien d’individus contactés sur place. La plupart des interlocuteurs qui ont pu être joints, terrorisés, ont seulement écouté. Mais l’important est que le message passe. L’objectif affiché est d’appeler 5% des plus de 230 000 lignes téléphoniques du pays.

Yemane Gebreab, le principal conseiller politique du président et leader du parti au pouvoir, a été pris à partie, une fois repéré dans un pub à Manhattan, par des jeunes Erythréens qui l’ont interrogé sur les disparus dans le pays et ont dénoncé son soutien au dictateur. La scène a été filmée, postée sur YouTube, et relayée par des milliers de membres à la stupeur des autorités. La vidéo aurait, selon le site Awate.com, été vue, sous différentes formes, plusieurs dizaines de milliers de fois. Un coup dur porté à la machine de propagande du pouvoir.

Les débuts d’une cyberguerre ?

Le gouvernement continue de piloter une offensive en ligne contre ces critiques. Ali Abdu, le ministre de l’Information, et Yemane Gebreab coordonnent la propagande en ligne, les initiatives de désinformation sur Internet, les cyberattaques contre les sites de l’opposition, et les pressions et intimidations contre les opposants. Ils ont choisi d’occuper le terrain sur les réseaux sociaux et d’y confronter les opposants en diffusant leurs propres messages de promotion du régime. Parmi les pages Facebook concernées : Eritrea First, qui compte plus de 2 500 amis début mars 2012 et dont la devise est “Nation always comes first” (“la Nation passe toujours d’abord”).

Une vague de cyberattaques sans précédent a frappé plusieurs sites critiques du pouvoir début décembre 2011. La plupart des sites d’opposition, dont Assenna.com, Awate.com, Asmarino.com, ont été bloqués pendant plusieurs jours. Les hackers auraient attaqué leurs bases de données et tenté, en vain, d’effacer leurs archives. En revanche, les sites pro-gouvernementaux comme Meskerem.net, Alenalki.com, et Dehai.org ont été épargnés. Un nouvel épisode de censure dans lequel il est difficile de ne pas voir la main d’Asmara.

Ces attaques sont intervenues à point nommé, alors que les sites visés spéculaient sur le discours de fin d’année du président et au moment où le Conseil de sécurité de l'ONU élargissait les sanctions imposées à l'Érythrée pour son soutien présumé aux insurgés islamistes de Somalie.