Actualités

28 février 2011 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Entre menaces de mort et agressions physiques, des professionnels de l'information pris pour cible au Kurdistan irakien


Le 28 février, Reporters sans frontières a adressé une lettre à Massoud Barzani, Président de la région autonome du Kurdistan irakien, afin de lui faire part de son extrême inquiétude sur la dégradation de la situation des journalistes dans la région autonome depuis le 17 février dernier. Lire la lettre: Massoud Barzani
Président de la région autonome du Kurdistan irakien
Bureaux de la présidence
Erbil



Paris, le 28 février 2011,



Monsieur le Président,



Alors même que nous avions souligné, dans un rapport rendu public le 3 novembre 2010, que la liberté de la presse au Kurdistan irakien était plus grande que dans les régions environnantes, et que la situation s’était considérablement améliorée au cours des dix dernières années, Reporters sans frontières, organisation internationale de défense de la liberté de la presse, souhaite vous faire part de son extrême inquiétude sur la dégradation de la situation des journalistes dans la région autonome depuis le 17 février dernier. Au cours des dix derniers jours, notre organisation a recensé un grand nombre d'agressions physiques, par les forces de sécurité, de professionnels de l'information qui couvrent les actuelles manifestations. Nous avons également été alertés par de nombreux journalistes déclarant avoir reçu des menaces de mort explicites. Je vous prie de trouver ci-joint la liste, non exhaustive, de ces incidents. En tant que Président de la région autonome du Kurdistan irakien, Reporters sans frontières vous demande de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que de telles violations de la liberté de la presse cessent et que la sécurité de l'ensemble des professionnels de l'information soit garantie. Nous souhaitons également qu'une enquête soit ouverte sur ces différents incidents, notamment sur l'incendie de la chaîne privée NRT le 20 février dernier. Je vous remercie de l'attention que vous porterez à notre demande, et vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma haute considération. Jean-François Julliard
Secrétaire général de Reporters sans frontières


----------

Liste non exhaustive des incidents visant les professionnels de l'information, au cours des 10 derniers jours:

* 27 février – incidents à Erbil

- Allan Sahebqrran, reporter pour le journal Hawlati à Erbil, a été agressé par des individus habillés en civil, qui lui ont tailladé le visage. « J'étais avec des confrères devant le siège du gouvernorat à Erbil. Des personnes en civil nous ont interdit de rester. Ils ont d'abord dit qu'ils étaient de la police; ensuite ils ont dit qu'ils travaillaient pour les Asayesh. On a d'ailleurs pu voir leur carte. Après, nous avons été suivis par 12 membres des forces de sécurité en civil. Arrivés dans le centre d'Erbil, ils m'ont frappé. Certains filmaient la scène pendant que d'autres me rouaient de coups. J'ai été porter plainte. J'ai pu récupérer mon appareil photo chez les Asayesh un peu plus tard. Mais je n'ai pas retrouvé mon téléphone portable. Aujourd'hui, mon cou me fait toujours mal », a-t-il déclaré. - Shwan Sidiq, rédacteur pour Civil Magazine, a également déclaré à Reporters sans frontières avoir été empêché, par une personne en civil, de prendre des photos d'un manifestant qui avait été blessé à Erbil. - Selon Garmiyani Hamay Pur, journaliste de la chaîne satellitaire KNN, un caméraman de la chaîne, Rahman Nariman, a été agressé à Kalar par les forces de sécurité du Parti démocratique du Kurdistan avant de se voir confisquer sa caméra et d'essuyer des coups de feu. - Hemn Karim, rédacteur en chef de Fshar, et Salman Kochari, rédacteur à Standard Magazine, a déclaré à Reporters sans sans frontières avoir reçu des menaces de mort.


* 26 février, incidents en série à Kalar principalement (100 km au sud de Suleimanieh) - Garmiyani Hamay Pur, journaliste de la chaîne satellitaire KNN, a déclaré à Reporters sans frontières s'être vu interdire de filmer les événements par les forces de l'ordre. «J'ai reçu l'information selon laquelle les forces de l'ordre avaient reçu l'ordre de frapper les journalistes qui couvraient les manifestations. Ce qui fait qu'aujourd'hui seuls les médias partisans peuvent filmer lors des défilés. » - Plus tôt dans la journée, un reporter du journal Awene, Kawa Garmiyani, a été violemment agressé par des individus armés et masqués qui lui ont confisqué sa caméra et son enregistreur, alors qu'il couvrait les affrontements entre policiers et manifestants. - Un journaliste de la chaîne Speda, Sarkawt Salam, et un photographe, Sangar Hamid, ont également été agressés par des hommes armés. « Nous avons été attaqués sans aucune raison, alors que nous couvrions la manifestation », ont-t-ils déclaré à Reporters sans frontières. - Soran Ahmed, journaliste pour Hawlati, a été la cible d'une attaque de la part des forces anti-terroriste à Suleimanieh... dirigées par le fils de Jalal Talabani, Pavel Talabani. « Ils ont confisqué mon matériel, appareil photo et portable. Ils ont également pris ma carte de journaliste et celle délivrée par le Syndicat des journalistes », a-t-il précisé à Reporters sans frontières. - A Halabja (80 km à l’est de Suleimanieh), Irfan Ahmed, Anwar Arab, Salam Haji et Nasih Abdulrahim ont été interpellés par les forces de sécurité alors qu'ils couvraient une manifestation. Ils ont été conduits dans les bureaux du maire où ils sont restés pendant 1h30 avant d'être relâchés. - Le journaliste freelance et écrivain, Soran Omar, a reçu de nombreux SMS de menaces de numéro de téléphone différents depuis son interview pour la chaîne Payam. « Je pense que même Suleimanieh n'est plus un endroit sûr pour les journalistes indépendants », a-t-il expliqué à Reporters sans frontières. Il a demandé la protection des autorités et contacté la compagnie de téléphonie mobile Asia Cell pour avoir des précisions sur l'identité de la personne détentrice de la carte SIM, auteur des menaces. - Dans la soirée, Bestun Jallayi, responsable du bureau de la chaîne satellitaire Speda à Kalar, a déclaré avoir reçu un SMS de menaces de mort: « Attends toi à mourir ». - Par ailleurs, les pages Facebook de deux écrivains et intellectuels influents, Mariwan Wrya Qani et Aras Fatah, ont été hackés, suite à leur soutien aux manifestations. Le site d'informations Kurdistanpost.info a été bloqué.


* 25 février, de nombreux journalistes déclarent avoir reçu des menaces de mort - Niyaz Abdulla, journaliste à Erbil pour Radio Nawa, a - quant à elle - confié à Reporters sans frontières avoir été menacée par des agents des forces de sécurité alors qu'elle se trouvait le siège du gouvernorat à Erbil pour couvrir le rassemblement de jeunes soutenant les manifestants de Suleimanieh. La journaliste a été insultée et menacée d'être attaquée par des partisans de Parti démocratique du Kurdistan. En quittant les lieux, elle a été suivie par des agents en civil, jusqu'à ce qu'elle prenne un taxi. Elle estime que « porter plainte contre les forces de sécurité ne sert à rien aujourd'hui ». La journaliste a mentionné le cas d'un confrère du journal Rudaw qui a vu sa caméra confisquée par les forces de l'ordre. - « J’étais rentré chez moi après avoir participé, en direct, à un programme de Kurdistan News Network sur les manifestations à Suleimanieh et dans d’autres villes du Kurdistan, quand j’ai reçu un coup de téléphone. Une personne s’est présentée comme étant une personnalité politique importante. Il m’a dit qu’il allait me tuer pour les critiques que j’avais formulées à l’encontre du Parti démocratique du Kurdistan (KDP), dirigé par Massoud Barzani, actuel président de la région autonome du Kurdistan irakien. Son numéro ? Le 0770 39 705 98 », a déclaré Latif Fatih Faraj, journaliste connu pour ses liens avec l’Union patriotique du Kurdistan, et responsable de la branche du Syndicat des journalistes à Kirkuk. - Le responsable du KDP à Kirkuk a nié que son parti pouvait être à l’origine de telles menaces. « J’ai aussi appelé l’UPK, les Asayesh et la police. Cette dernière m'a proposé de me placer sous la protection de gardes du corps. Mais j’ai refusé : mes frères et cousins sont avec moi pour me protéger s’il venait à m’arriver quelque chose. » - A Erbil, un groupe de journalistes a également exprimé son soutien aux manifestations de Suleimanieh. Salah Mazen, écrivain et analyste politique, a pour cela été la cible de menaces s’il venait à prendre part à des manifestations à Erbil. « Quelqu’un m’a appelé la nuit dernière et m’a clairement conseillé de ne pas participer aux manifestations organisées à Erbil. Si je tenais à manifester m’a-t-il dit, je n’avais qu’à aller à Suleimanieh. Il a dit mot pour mot: « Si tu tiens à la vie, si tu aimes tes enfants, reste tranquillement chez toi, ou quitte Erbil pour Suleimanieh », peut-on lire sur sa page Facebook. - Shawqi Kanabi, responsable du bureau de la chaîne KNN à Erbil, a expliqué à Reporters sans frontières avoir été informé de possibles attaques contre le bureau si la chaîne filmait les manifestations à Erbil. - Barzan Ali Hama, journaliste freelance, a, quant à lui, été contraint de quitter Erbil après avoir lancé une pétition, cosignée par plusieurs journalistes, dans laquelle il demandait au Parlement de trouver une solution à la crise actuelle, et de veiller à ce que les responsables de tirs contre les manifestants soient traduits en justice. Certains des signataires de cet appel ont retiré leur soutien après avoir reçu des menaces de la part de sympathisants du PDK. Ils ont préféré garder l’anonymat. - Kaywan Hawrani, journaliste freelance à Halabja, a également été contraint de quitter la ville. Un de ses amis témoigne : « Kaywan était un des organisateurs du rassemblement du 23 février dernier à Halabja, au cours de laquelle un policier a été blessé. Peu de temps après, la police a commencé à les arrêter. Kaywan a quitté la ville. La police le recherche. » - Par ailleurs, un parlementaire de Goran a fait savoir au cours d’une session parlementaire extraordinaire, organisée le 23 février dernier, que six pershmergas - à l’origine de l'incendie volontaire de la chaîne de télévision privée NRT le 20 février dernier – étaient actuellement à l’hôpital à Erbil. « Nous connaissons maintenant les personnes derrière cet acte. Mais nous n'avons obtenu aucune réponse claire de la part du ministère de l’Intérieur et des Asayesh. » D’après certaines rumeurs, deux des pershmergas responsables de l’incendie auraient été envoyés en Turquie pour y être soignés, en raison de la gravité de leurs brûlures.


* Événements, déjà mentionnés dans un communiqué précédent * 21 février : - Ageed Saleem, reporter pour NRT à Duhok, dit avoir été menacé de mort par une personnalité du Parti démocratique du Kurdistan. * 20 février : - Raid criminel sur la chaîne de télévision satellitaire Naliya Radio and Television (NRT). - Bryar Namiq, reporter pour KNN, a été grièvement blessé par les forces de police et les Asayesh. - Balen Othman, reporter pour KURDIU, a été agressé et sa caméra détruite. - Goran Othman, journaliste pour le site d’informations Islamic group, a été agressé. - Shaswar Mama, reporter pour NRT à Raniya, a été pris à partie par les forces de sécurité. - Mukhlis Ahmed, reporter pour KURDIU, a été agressé à Raniya. - Le journal Hawlati a reçu des menaces par téléphone exhortant les journalistes présents dans les bureaux d’Erbil d’évacuer les lieux. Ces menaces font suite à la couverture par le journal des événements de la veille à Suleimanieh. * 19 février : De nombreux journalistes ont été empêchés par la police de couvrir les manifestations dans l’enceinte de l’université de Suleimanieh. - Ara Ibrahim, reporter pour le journal Hawlati, a été pris à partie par les Asayesh et frappé à coups de bâton. - Une équipe de la chaîne KNN a été attaquée par la police. - Aras Muhammad, rédacteur en chef pour Arasta magazine et Sound Radio, a été blessé par les Asayesh. - Hardi Salami, reporter pour la chaîne satellitaire Gali Kurdistani, a été blessé à la jambe. - Wrya Ahmed, reporter pour Payam, a été agressé par des policiers et blessé aux mains et aux jambes. En parallèle, le comité de sécurité de Suleimanieh a demandé l’arrestation de l’universitaire et intellectuel Dr Faruq Rafeeq. Il avait participé le jour même à une manifestation à Suleimanieh, au cours de laquelle il avait déclaré : « Massoud Barzani, président du Parti démocratique du Kurdistan, devrait s’excuser pour les incidents et morts causés par les supporters de son parti. Les auteurs des tirs mortels et leurs commanditaires devraient être arrêtés et traduits en justice. Et enfin, les Peshmergas devraient quitter la ville. » * 18 février : - Lutfi Doski, reporter de KNN à Duhok, a été empêché de filmer les locaux du parti Gorran dans la ville de Duhok. - L’équipe de la NRT a été empêchée de filmer les manifestations. - L’équipe du journal Chatr a été contrainte d’effacer les photos des manifestations qu’ils avaient prises. - L’équipe du journal Hawlati s’est vue interdire de filmer les incidents à Suleimanieh. * 17 février : - La radio Gorran a été empêchée de diffuser. - La police a empêché les journalistes de la chaîne KNN de filmer les incidents. - Shwan Muhammad, rédacteur en chef du journal Awene, a été insulté par des Peshmergas. - Rahman Gharib, responsable du centre METRO pour la défense de la liberté de la presse et journaliste à Sumariya News, a été agressé. - Namo Namiq, directeur des programmes de KNN, a été interpellé pendant quelques heures. - Bilal Muhammad, reporter pour la radio Nawa, a été agressé, empêché de couvrir les incidents. - Saman Majed et Bwar Jalal, reporters pour la chaîne satellitaire de l’UPK Gali Kurdistan, ont été attaqués. - Sherko Salayi, reporter pour CNN en arabe, a été agressé. - Hemin Abdul Latif, reporter pour le site d’informations Destur, a été gravement blessé alors qu’il prenait des photos d’une attaque de manifestants contre le siège local du PDK. - Les locaux de la chaîne de télévision de KNN à Erbil, et sa station de radio, ont été incendiés. - Ari Muhammad, photographe de l’agence Metrography a également été blessé.