Actualités

18 février 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Couverture sous haute tension des manifestations au Venezuela


Dans un climat de mécontentement général face aux déséquilibres économiques et aux problèmes d’insécurité, le mois de février 2014 a vu éclater de multiples mouvements contestataires au Venezuela. La dénonciation du contrôle des médias par le gouvernement est l’une des revendications des manifestants et défenseurs des droits de l'homme. Les tensions politiques ont également des répercussions sur la sécurité des acteurs de l’information, comme en témoigne l’agression de la correspondante du journal en ligne péruvien El Comercio, Karen Mendez, visée par une rafale de coups de feu alors qu’elle couvrait les manifestations. María Iginia Silva, qui terminait le montage d’un reportage sur ce thème pour Globovisión, a été victime de lapidation par un groupe de manifestants. Les journalistes travaillant pour les médias publics ne sont pas épargnés: Jilfredo Alejandro Barradas, photographe de l’Office de communication et d’information de l’État, a été blessé par balle alors qu’il couvrait les manifestations à moto. Un groupe de manifestants se sont attaqué au siège de VTV, avec des cocktails molotov et autres explosifs. Rafael Hernández, du magazine Exceso, et le blogueur Ángel Matute, ont tous deux été arrêtés alors qu’ils couvraient les événements du 12 février 2014. Placés en garde à vue pendant trois jours, ils ont été remis en liberté sur ordre du juge le 15 février, avec toutefois l’interdiction de couvrir les manifestations. Devant l’ampleur prise par les manifestations, les autorités ont fait le choix de la censure. Le directeur général de la Commission nationale de Télécommunication (Conatel) a annoncé, dans un communiqué daté du 11 février, que la “couverture d’événements violents” serait passible de sanctions, conformément avec la loi de responsabilité sociale à la radio, à la télévision et dans médias électroniques (Resortmec), qui interdit la diffusion de contenus faisant l’apologie de la violence ou de la haine. Cette menace a été mise en œuvre dès le lendemain, lorsque les manifestations ont sombré dans la violence. Alors que trois morts et de nombreux blessés étaient dénombrés, victimes d’attaques à l’arme à feu du côté civil comme du côté policier, le signal de la chaîne d’information colombienne NTN24 a été coupé pour les téléspectateurs venezueliens. NTN24 relayait les revendications de l’opposition. Même les réseaux sociaux, d’ordinaire irréductibles à toute censure, sont aujourd’hui touchés. L'opérateur national Cantv a bloqué le service d'hébergement d'images de Twitter ainsi que l'a confirmé le porte parole officiel de l'entreprise, Nu Wexler. Ce dernier a aussitôt proposé aux utilisateurs une alternative par SMS afin qu’ils puissent continuer à suivre le flux d’informations: “Pour les utilisateurs bloqués au Venezuela : continuez à suivre vos abonnements et à twitter par SMS en envoyant SEGUIR(nom d’utilisateur) au 89338“. “Reporters sans frontières condamne ces actes de censure arbitraire, d’autant plus préoccupants qu’ils s’inscrivent dans un contexte de harcèlement des acteurs de l’information locaux et internationaux par le gouvernement venezuelien. Nous joignons notre voix à celles des organisations locales de défense de la liberté d’expression, pour rappeler qu’un contrôle de l’information ne fera qu’envenimer la situation actuelle et attiser la polarisation médiatique extrême qui sévit actuellement dans le pays”, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. “Nous sommes également très inquiets des menaces que l’asphyxie économique des journaux fait peser sur le pluralisme de l’information” a-t-il ajouté. Accusés par le gouvernement de se livrer à une ”propagande de guerre”, les médias venezueliens sont également menacés par un facteur plus structurel : la pénurie de biens de première nécessité, qui touche aussi le papier utilisé pour imprimer les journaux. Nombreuses sont les rédactions contraintes de réduire leur publication, voire de l’arrêter jusqu’à nouvel ordre. La liste des journaux ayant restreint leur tirage s’allonge quotidiennement, avec pour l’heure plus de vingt rédactions en péril. Comble de l’ironie, les médias sont systématiquement réprimés par les autorités lorsqu’ils évoquent les pénuries. Dans le cadre des politiques protectionnistes adoptées sous la présidence d’Hugo Chávez, le Venezuela n’étant pas producteur de papier, les médias sont contraints de se procurer des dollars pour pouvoir acheter la matière première indispensable à leur activité. Le processus habituel pour obtenir le papier nécessaire à l’impression de journaux a progressivement gagné en complexité, avec l’obligation de passer systématiquement par le gouvernement pour se procurer des devises étrangères. Les autorités ont donc un droit de regard direct sur le volume d’impression et de diffusion des journaux. Le gouvernement vénézuélien utilise une nouvelle fois la théorie du complot pour réfuter les accusations à son encontre. Julio Chávez, qui siège à l’Assemblée Nationale vénézuélienne, est allé jusqu’à affirmer que les médias bloquaient eux-mêmes délibérément les stocks de papier pour faire pression sur le gouvernement. D’après les autorités, l’année 2013 a vu une augmentation des importations de papier journal de plus de 30%, bien que les médias locaux continuent de réduire leur diffusion chaque jour un peu plus. De multiples facteurs font du Venezuela l’un des pays les plus inquiétants pour la liberté de l’information sur le continent américain : utilisation abusive des cadenas (annonces officielles), création d’un organisme de renseignement menaçant le libre accès à l’information, cadre juridique liberticide, harcèlement des médias et des journalistes… Autant de raisons qui expliquent que le pays figure au 116ème rang sur 180 dans le classement mondial de la liberté de presse 2014. Photos: Mariana Vincenti