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22 mars 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Climat malsain pour la presse à une semaine des élections


Les élections municipales et régionales turques, considérées comme un test essentiel pour le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, se tiendront le 30 mars 2014 au terme d'une campagne tendue qui n'a pas épargné les professionnels des médias. Empêtré dans des scandales politico-financiers et engagé dans une guerre de l'information avec la confrérie religieuse de Fethullah Gülen, le gouvernement multiplie les pressions sur les organes de presse. A quelques jours du scrutin, Reporters sans frontières déplore le climat malsain dans lequel les journalistes tentent d’exercer leur activité et les mesures de censure qui les entravent.

« Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan ne semble malheureusement répondre à la montée des critiques que par davantage d'intolérance et une volonté toujours plus nette de contrôler le flux de l'information. Cette approche liberticide renforce la polarisation des médias, qui atteint aujourd'hui des niveaux inquiétants. La campagne électorale qui s'achève souligne l'urgence pour les autorités d'assainir leurs relations avec la presse et d'abandonner leurs réflexes répressifs. Une profonde réforme des instances de régulation des médias est également indispensable pour en faire des structures véritablement indépendantes et non des organes de censure d'Etat », déclare Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières.

Sanctions à géométrie variable

Depuis le début de la campagne officielle, le 1er janvier, le Haut conseil des élections (YSK) est chargé de faire respecter la législation électorale et de sanctionner les médias coupables d'infractions. Les sanctions sont ensuite appliquées par le Haut conseil de l'audiovisuel (RTÜK). Mais leurs décisions sont marquées par une inégalité de traitement patente en faveur du parti AKP au pouvoir.

La chaîne publique TRT n'a fait l'objet que d'une mise en garde pour avoir consacré 89,5 % de son temps d'antenne à l'AKP entre le 22 février et le 2 mars. Dans le même temps, elle n'avait consacré que 5 % de sa couverture au parti républicain CHP, 5,3 % au parti nationaliste MHP et 0,2 % au parti pro-kurde BDP.

En revanche, le YSK a récemment ordonné la suspension à huit reprises d'une émission de la chaîne Samanyolu Haber TV, proche de la confrérie Gülen. Cette décision sanctionne la retransmission d'une conférence de presse tenue le 11 février par le leader d'un parti d'opposition, lors de laquelle avaient été diffusés des enregistrements de conversations téléphoniques compromettantes entre le Premier ministre et des hommes d'affaires. En lieu et place de l'émission en question, la chaîne devra diffuser un documentaire produit par le RTÜK. D'après son directeur de publication, Metin Yikar, la chaîne a fait l'objet d'un total de vingt suspensions concernant sept émissions différentes depuis le début de la période électorale, soit « la plus importante condamnation de l'histoire de notre groupe ». Le président de la holding Samanyolu, Hidayet Karaca, a dit craindre un retrait de licence de la chaîne par le RTÜK.

Au début du mois de mars, le YSK avait déjà ordonné la suspension de deux émissions de la chaîne Cem TV, proche de la communauté alévie. Le bulletin d'information du soir et l’émission « Turquie, réveille-toi » avaient été condamnés à ne pas diffuser pendant respectivement cinq et quatre jours, pour avoir présenté à l'antenne les résultats d’un sondage défavorable à l'AKP sans préciser le nombre de sondés. La directrice de l’information de la chaîne, Pinar Isik Ardor, a déclaré au représentant de Reporters sans frontières en Turquie, Erol Önderoglu, qu'elle jugeait ces sanctions « totalement disproportionnées ». « Ces mesures montrent clairement où la Turquie en est arrivée », a renchéri le président du groupe Cem Medya, Celal Toprak, en soulignant que « sanctionner sans aucun avertissement est extrêmement grave ».

Pressions et licenciements

La diffusion d'extraits de conversations téléphoniques attestant de pressions de l'exécutif sur de grands organes de presse a rythmé la campagne électorale. Malgré toutes les réserves que suscitent ce procédé, ces révélations ont mis en évidence l'ampleur des pratiques de censure et d'intimidation en vigueur dans le pays.

Dans l'un des derniers enregistrements en date, rendu public le 18 mars, la voix attribuée au Premier ministre réprimande violemment le vice-président du conseil d’administration du groupe de médias Habertürk, Fatih Saraç. Il est question de la couverture, par le quotidien Habertürk et par la chaîne de télévision du même nom, du scandale politico-financier qui a éclaté le 17 décembre 2013 et qui implique les fils de trois ministres . « Ta chaîne parle de corruption, ton journal titre sur la corruption. Comment en arrivez-vous à décider qu’il s’agit de corruption ? En avez-vous le droit ? (…) A partir de maintenant, ne m'appelle plus au nom de ton patron et de son groupe. Je brise désormais ces liens. » A la fin de la conversation, la voix attribuée à Fatih Saraç conclut : « Bien, je ferai le nécessaire moi-même ». Fatih Saraç a en effet quitté le conseil d'aministration du groupe Habertürk fin décembre.

Autre signe palpable de ce type de pressions et de l'autocensure qui en découle, les licenciements de journalistes critiques du gouvernement continuent de se multiplier. La présentatrice de la radio Best FM Arzu Caglan et le reporter du quotidien sportif Fotomaç Cagdas Dogan ont été congédiés en marge des manifestations qui ont accompagné les funérailles de Berkin Elvan, un adolescent de quatorze ans blessé par la police en juin dernier et décédé le 11 mars après neuf mois dans le coma.

A l'occasion de cet événement, qui a déclenché une immense vague d'émotion et de protestation à travers le pays, Cagdas Dogan a posté sur Twitter un post critique du gouvernement et des médias qui en sont proches. Arzu Caglan a présenté sa dernière émission en larmes après avoir appris la mort de l'adolescent. Cela a suffi pour leur coûter leurs postes. Soulignant qu'elle travaillait pour Best FM depuis vingt-et-un an, la journaliste a protesté sur Twitter contre son éviction : « j'avais la responsabilité de l'une des émissions les plus écoutées. Jusqu’à présent, je n’ai reçu aucune sanction de la part du RTÜK, aucun procès. Je suis victime d’une décision totalement arbitraire. La direction déclare à ceux qui lui demandent (des comptes sur) mon sort que j’ai démissionné, ce n’est pas vrai. C’est honteux! ».

Sibel Oral, journaliste du quotidien Aksam, a été licenciée début mars pour avoir twitté « Va-t-en, RTE (Recep Tayyip Erdogan) ! ». Auteure d'une chronique non publiée, la journaliste Balçiçek Pamir a quant à elle démissionné pour protester contre la couverture de l'affaire Berkin Elvan par son quotidien Türkiye.

Violence et impunité policières

Au moins dix journalistes ont été attaqués par des membres des forces anti-émeutes alors qu'ils couvraient les manifestations consécutives à la mort de Berkin Elvan, entre le 11 et le 13 mars. C'est notamment le cas, à Ankara, de Meltem Aslan, Cinar Özer, Selahattin Sönmez, Mert Gökhan Koç, Zuhal Atlan, Özgen Bingöl et Hüseyin Cözen. Dix mois après le déclenchement du mouvement de protestation du parc Gezi, force est de constater que les autorités n'ont fait aucun effort pour améliorer la protection des professionnels des médias en marge des manifestations. Ces derniers font toujours l'objet d'un recours à la force systématique et disproportionné, sans que la distinction soit faite entre journalistes et manifestants.

Cette attitude s’inscrit à contre-courant des recommandations formulées par Navanethem Pillay, Haut Commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme, dans un rapport sur la promotion et la protection des droits de l’homme dans le contexte de manifestations pacifiques, publié le 21 janvier 2013. Elle note qu’il est important que « toute personne suivant et rapportant les violations et abus commis lors de manifestations pacifiques, y compris les journalistes, médias communautaires, ou autres professionnels de l’information et blogueurs, agissent sans risque d’intimidation, de harcèlement physique ou juridique, ou de violence. À cet égard, l’État a pour obligation de les protéger. »

(Photo: Ozan Kose / AFP)