Actualités

11 mars 2011 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Chine


Exaspéré par l'attribution du prix Nobel de la paix au dissident Liu Xiaobo, inquiet des risques de contagion des révolutions tunisienne et égyptienne, le gouvernement chinois renforce encore et toujours son emprise sur la Toile pour en faire un outil de consolidation du pouvoir. Une répression sévère s'est abattue contre toute tentative de remise en cause de la stabilité politique du pays. Dans le collimateur du régime : les réseaux sociaux, en particulier les sites de micro-blogging, et l'anonymat en ligne. De nouvelles dispositions juridiques sur le Web tentent d’encadrer les internautes chinois qui continuent de discuter des sujets interdits et de tourner les censeurs en dérision.
La censure au service de la stabilité du régime
La Grande Muraille électronique (电子长城)
La Chine possède à ce jour le système de censure le plus abouti au monde. La Grande Muraille électronique combine filtrage des URL et censure par mots-clés jugés sensibles, de “Tiananmen” au “dalaï-lama”, en passant par “démocratie” et “droits de l’homme”. Placée au cœur de l'appareil d'Etat, elle dépend de plusieurs ministères et administrations. Au système de filtrage s’ajoute le contrôle des plus grandes plates-formes de blogs et de micro-blogging, desquelles sont retirés de nombreux posts et commentaires. L’aide des entreprises étrangères et notamment des moteurs de recherche de Yahoo ! et de Microsoft, leur rend la tâche aisée. Le régime utilise parfois l'excuse de la pornographie et de la lutte contre la “diffusion de fausses informations” (“虚假信息”) pour justifier le filtrage. Le concepteur de la Grande Muraille électronique, Fang Binxing, qui est aussi président de l’université des Postes et Télécommunications de Pékin, a défendu sa création début 2011, déclarant au journal Global Times que la censure répondait à un besoin “urgent”. Le compte de micro-blog qu’il avait ouvert sur sina.com a dû être fermé au bout de quelques jours après que des milliers d’internautes chinois ont laissé des commentaires lui reprochant ses mesures de contrôle. Les principaux sites d’informations, tout comme les médias chinois, reçoivent régulièrement des directives orales et écrites du département de la Publicité (anciennement département de la Propagande, 中宣部), qui précisent les sujets à couvrir ou non. Les directives de janvier 2011 imposaient par exemple le silence sur les problèmes sociaux et économiques, notamment la hausse des prix, les manifestations antigouvernementales ou le marché de l'immobilier, afin de "rassurer" le peuple et de défendre l’idée de croissance juste. Renforcement de la censure au nom de la sécurité nationale
La Chine a adopté, le 29 avril 2010, un amendement à la loi sur les secrets d’Etat, qui impose aux entreprises du secteur d’Internet et des télécommunications de collaborer avec les autorités sur les questions liées à la sécurité nationale. Les sociétés du Net doivent désormais bloquer la transmission de secrets d’Etat, définis de manière très vague, conserver les données de connexions et alerter les autorités compétentes. Elles peuvent être contraintes de supprimer certains contenus. Cet amendement apparaît comme un avertissement de plus envoyé aux net-citoyens pour les inciter davantage à l’autocensure, et une tentative de donner à la communauté internationale l’illusion de légalité. Dans les faits, les entreprises collaborent déjà avec les autorités concernant la sécurité nationale. Les révolutions censurées
Les révolutions tunisienne et égyptienne et leur effet de contagion ont fortement inquiété les dirigeants chinois. Ils ont rapidement pris des mesures pour limiter les discussions en ligne sur ces événements. Dès le 28 janvier 2011, trois jours après le début des manifestations en Egypte, la Chine a censuré les recherches des internautes, en bloquant les résultats liés au mot-clé “Egypte” sur le site de micro-blogging Twitter et ses équivalents chinois sina.com et sohu.com. Les internautes utilisant ce mot-clé reçoivent, en réponse, le message suivant : "Selon les lois en vigueur, le résultat de votre recherche ne peut être communiqué". Sur Twitter, bloqué en Chine, tout comme Facebook, le hashtag #jan25, en référence aux manifestations égyptiennes du 25 janvier dernier, s’est répandu sur la Toile. Le 30 janvier dernier, des dépêches publiées par l’agence de presse officielle Xinhua relatives à l’Egypte auraient également été supprimées. La censure ne s’arrête pas là. Les autorités ont déployé les forces de sécurité le 20 février 2011 à Pékin et Shanghai, après un appel en ligne à une "révolution du Jasmin". Ces appels en ligne se sont multipliés à la fin du mois de février 2011, ainsi que les arrestations de militants soupçonnés d’en être à l’origine ou d’y participer. Depuis, le terme “jasmin” a rejoint la longue liste des mots censurés sur l’Internet chinois, tels que “Tunisie”, “Egypte” et “démocratie”. Les censeurs s’attaquent au prix Nobel de la paix
La colère des dirigeants chinois, suite à l'attribution du prix Nobel de la paix à l'intellectuel et dissident Liu Xiaobo (刘晓波), s'est traduite par un renforcement de la censure en ligne et des actes d'intimidations contre ses partisans. Le gouvernement a tout mis en œuvre pour censurer le sujet sur le Web. La couverture dans les médias chinois de l’attribution du prix Nobel de la paix au dissident emprisonné a privilégié la réponse hostile des autorités. La télévision nationale et la majorité des journaux, même les plus libéraux, sont restés muets. Et pour cause, les rédactions ont reçu, dès le 8 octobre, jour de l’annonce du nom du lauréat, un ordre clair du département de la Publicité : "Il est interdit de republier des informations" sur le sujet (不能跨范围转载). Les programmes télévisés étrangers sont toujours brouillés lorsqu’une information sur Liu Xiaobo est diffusée. La censure est toujours aussi forte sur Internet. En Une des grands sites d’informations, notamment Sina ou Sohu, aucune information mentionnant directement Liu Xiaobo n’est accessible. Sur le moteur de recherche Baidu, certains résultats font écho à l’attribution du prix Nobel de la paix, mais les pages des médias sont le plus souvent bloquées. La chaîne officielle CCTV est restée muette sur Liu Xiaobo et a ouvert son programme d’information, le 8 octobre au soir, sur des pluies torrentielles dans l’île de Hainan. Certains blogueurs, dont l’écrivain Han Han (韩寒), ont protesté en affichant des messages vides pour symboliser l’impossibilité d’évoquer le sort de Liu Xiaobo. Le forum de discussion 1984bbs, très fréquenté par les journalistes, a été fermé par ses animateurs sous la pression de la police. Vingt-trois cadres à la retraite et intellectuels du parti communiste chinois ont appelé les plus hautes autorités à engager des réformes politiques, notamment en respectant l’article 35 de la Constitution chinoise qui garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse. Cet appel a été systématiquement retiré des blogs et des sites chinois où il avait été publié. Preuve de la dureté de la censure chinoise, après l’annonce du résultat du prix Nobel, les messages y faisant référence ne restaient pas plus de cinq minutes en ligne. Il était également impossible d’envoyer des SMS comportant les caractères "Liu Xiaobo" ou "prix Nobel". Le site de micro-blogging Weibo est aussi censuré. En revanche, sur Twitter, bloqué en Chine, des milliers de messages enthousiastes, appelant à la célébration, ont été postés depuis l’annonce du résultat. L’artiste Ai Weiwei y affirme qu’il s’agit du jour le plus heureux pour la Chine depuis soixante ans. A l’approche de la remise du prix Nobel de la paix, le 10 décembre 2010 à Oslo, une fausse invitation à la cérémonie avait circulé par courrier électronique contenant un "cheval de Troie", un virus informatique très puissant. Le groupe de sécurité informatique F-Secure avait déclaré ne pas connaître l’origine de ces cyberattaques. Deux semaines auparavant, le site Internet du prix Nobel de la paix avait été victime d’un premier piratage informatique. Le comble : le débat sur la censure d'Internet censuré
Censurer un article sur la censure peut apparaître banal en Chine. L’affaire du Diyi Caijing Zhoukan (第一财经周刊- cbnweek.com) souligne, une nouvelle fois, comment les organes de la propagande tentent d’étouffer le débat sur la censure d’Internet. Le 24 novembre 2010, les autorités ont interdit toute reproduction ou mise en ligne d’un article de l’hebdomadaire shanghaien Diyi Caijing Zhoukan, décrivant les coulisses du Bureau des administrateurs de l’Internet à Pékin (北京市的网管办), l’une des institutions en charge de la censure du Web. Le reportage a été rapidement retiré du site cbnweek.com. L’article décrit en détails comment le Bureau des administrateurs de l’Internet à Pékin, subordonné au gouvernement, contrôle l’information et ferme des sites Internet pour endiguer le débat sur les sujets sociaux et politiques. Attaques contre les proxies
Les autorités ont lancé ces derniers mois une offensive contre les serveurs proxy utilisés par les internautes chinois pour contourner la Grande Muraille électronique. L’accès aux proxies Freegate et Ultrareach, parmi les plus populaires, a été rendu très difficile pendant plusieurs jours à compter du 27 août 2010. Leurs développeurs ont réagi en mettant, à disposition des internautes, une version actualisée de leurs logiciels, pour répondre à cette nouvelle vague de blocage. Offensive de charme du régime sur le Net
Le Livre blanc sur Internet
Le Bureau de l’Information du Conseil d’État chinois a publié, le 8 juin 2010, un "Livre blanc" sur Internet qui réitère la nécessité de la censure d’Internet en Chine, au nom du "respect des lois locales" et du "maintien de la stabilité". Loin de remettre en cause la politique des autorités vis-à-vis du Web, et la recrudescence de la censure en ligne, il vient compléter la rhétorique habituelle des dirigeants de Pékin. Si la volonté de développer l’accès de la population chinoise à Internet est louable, il faut savoir que cela signifie non pas l’accès au World Wide Web, mais au Web chinois, sous le coup d’un système de filtrage sophistiqué, destiné à bloquer les informations politiques, sociales ou autres, jugées indésirables par les autorités. Développement d'un moteur de recherche “national” ?
En août 2010, l'agence de presse officielle Xinhua et le plus grand opérateur de télécommunications chinois, China Mobile, propriété de l'Etat, ont signé un accord pour créer une joint-venture appelée Search Engine New Media International Communications Company. Le projet prévoit de lancer un moteur de recherche directement contrôlé par l'Etat, qui permettrait aux autorités chinoises d'étendre leur contrôle sur Internet en bénéficiant de l'explosion du marché des portables. Par ailleurs, le régime pousse les entreprises d'Etat, comme la chaîne de télévision CCTV ou l’agence de presse Xinhua, à renforcer leur présence en ligne. Le “parti des 50 Cent”, du nom de ces internautes payés cinquante centimes pour poster en ligne des commentaires favorables au gouvernement, afin de “guider l'opinion publique", continue d'opérer. Une fenêtre de dialogue en ligne entre internautes et autorités ?
Des responsables locaux ou régionaux utilisent déjà le Web pour faire passer leurs messages et répondre aux critiques. En septembre 2010, le site Zhitong Zhongnanhai (直通中南海), dont le nom fait référence au siège du gouvernement situé au cœur de Pékin, a été lancé pour permettre aux internautes de laisser leurs messages à l’attention des dirigeants nationaux. Une semaine après son lancement, on comptait déjà plus de 20 000 commentaires pour le seul président Hu Jintao, sur des sujets comme la hausse des prix de l’immobilier, la corruption, la pollution et les abus de droits civils. Cependant, cette fenêtre d’expression est encadrée par 26 règles. Les net-citoyens ne pouvaient pas, par exemple, publier des commentaires qui auraient mis en péril l’honneur et les intérêts de l’Etat, ou auraient déstabilisé l’ordre social en prônant le droit d’association, de manifestation ou de rassemblement. Des sanctions sont prévues pour l’expéditeur d’un commentaire désobligeant, allant jusqu’à la suppression définitive de son adresse IP. Sachant qu’il est interdit d’envoyer sur ce site gouvernemental un message d’une adresse IP venant de l’extérieur de la Chine, les internautes chinois ne peuvent donc le faire de manière anonyme, en utilisant des serveurs proxies qui leur allouent une adresse IP à l’étranger. Même dans les cybercafés, une pièce d’identité est systématiquement demandée à tout utilisateur. Malgré ce risque, certains commentaires critiques sont passés à travers les mailles du filet. "Quand les prix vont-ils baisser ? La seule chose qui ne monte pas, ce sont les salaires !". "Camarade Hu, n’est-il pas intéressant de constater que j’ai laissé tant de messages et que tous ont été harmonisés (和谐)? Ne pouvez-vous donc pas nous laisser dire la vérité ?", interpelle un internaute. Le terme “harmoniser”, utilisé par le gouvernement et les internautes, signifie en réalité “censurer”. En croisade contre l'anonymat sur le Web et via les mobiles
Déjà, en février 2010, le ministère de la Technologie avait annoncé que les individus qui souhaitent créer un site Internet devraient désormais s’enregistrer en personne auprès des autorités de contrôle, en présentant une pièce d’identité. Comme l’a annoncé Wang Chen, numéro deux du département de la Publicité, les autorités envisageraient un “système d’authentification des identités pour les utilisateurs de forums”. A ce jour, les internautes sont tenus de s’enregistrer avant de poster des commentaires sur ces sites, mais ils peuvent le faire sous pseudonyme. Après avoir interdit l’anonymat des publications sur les sites clés d’informations et les sites commerciaux, il s’agirait d’étendre cette pratique aux forums et aux sites d’échanges. La téléphonie mobile n'est pas en reste. Les autorités chinoises renforcent leur emprise sur les communications par téléphones portables. Une nouvelle réglementation, entrée en vigueur le 1er septembre 2010, oblige désormais les utilisateurs de téléphones portables prépayés à décliner leur identité lors de l’achat de cartes SIM. Ceux qui en possèdent déjà disposent d’un délai de trois ans pour s’enregistrer. D’après le journal Global Times, 800 millions de numéros de téléphone portables sont actuellement utilisés en Chine, dont 320 millions acquis de manière anonyme. Les vendeurs de ces cartes, dans les points de presse notamment, seront chargés de collecter une photocopie des pièces d'identité des acheteurs et d’enregistrer leurs coordonnées dans le système centralisé de collecte des noms d’usagers. Le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’Information justifie cette initiative par la lutte contre les spams et la fraude. En réalité, cette nouvelle règle met potentiellement en danger la protection des données personnelles des utilisateurs, renforçant ainsi la capacité de surveillance, par les autorités, des appels, des SMS et des échanges de données, et facilitant l’identification de ceux qui critiquent ou manifestent contre le gouvernement. Le micro-blogging dans le collimateur des autorités
Une nouvelle vague de répression a été lancée à l'été 2010 contre les outils collaboratifs du Web, en particulier les micro-blogs. Le 15 juillet 2010, plusieurs dizaines de comptes de micro-blogs ont été fermés, dont ceux du blogueur Yao Yuan et de l’avocat Pu Zhiqiang. Les quatre plates-formes de micro-blogging les plus importantes - NetEase, Sina, Tencent et Sohu - étaient inaccessibles d'une durée allant de plusieurs heures à plusieurs jours, et affichaient des messages de maintenance. Parallèlement, les censeurs ont instauré un niveau supplémentaire de contrôle. Les autorités chinoises ont ordonné, en août 2010, aux sites de micro-blogging, de se doter d’un "commissaire d’autodiscipline" chargé d’assurer la censure. D’après la presse officielle, le premier test de ces censeurs a été effectué en janvier 2010 dans la province du Hebei, et ses résultats jugés satisfaisants ont incité les autorités à élargir son application à Pékin, à huit plates-formes de micro-blogging : Sina, Sohu, NetEase, Iphonixe, Hexun, Soufang, 139Mobile et Juyou9911. Ils ont pour mission de surveiller et de censurer tout ce qui pourrait mettre en danger la sécurité et la stabilité de la société : les informations liées à des activités illégales, à la pornographie ou à la violence ; les rumeurs infondées ; les questions politiques. Chaque commissaire a été rattaché à un site, dont il est responsable du contenu. En raison de l’ampleur des informations qui circulent en ligne et dont ils seront responsables auprès des autorités chinoises, ces commissaires semblent investis d’une mission impossible s’ils sont tenus à des critères stricts de réussite. En revanche, ils disposent d’une réelle capacité de nuisance et d’intimidation. Ce développement pourrait pousser les micro-blogueurs à l’autocensure. Les suites de l'affaire Google
Arrêt de la censure
L’entreprise américaine Google a annoncé, le 22 mars 2010, l’arrêt de la censure de la version chinoise de son moteur de recherche google.cn. Quand ils cliquent sur la page d'accueil de google.cn, les utilisateurs sont désormais redirigés vers google.com.hk, où ils ont accès à des résultats non censurés, en caractères chinois simplifiés. Ce site a subi une censure intermittente fin mars 2010. Malgré des relations tendues avec les autorités chinoises suite à cette décision de ne plus s’autocensurer, l'entreprise a tout de même obtenu le renouvellement de sa licence d'exploitation en Chine, en juillet 2010. Elle conserve des activités de recherche et de développement en Chine, notamment la vente d’espaces publicitaires, sur Google.com, à des entreprises chinoises. Google a inspiré d'autres entreprises : le groupe américain GoDaddy a annoncé, le 24 mars 2010, au cours d’une audition au Congrès américain, qu’il cessait de proposer à ses clients de nouveaux noms de domaines chinois (se terminant par le suffixe .cn) en raison des mesures de contrôle drastiques imposées par les autorités. Les autorités chinoises directement impliquées dans des actes de piratage informatique ?
La décision de Google serait survenue suite aux attaques lancées depuis la Chine contre les comptes Gmail de plusieurs dizaines de militants des droits de l’homme. Une vingtaine d’entreprises du secteur des médias et de la technologie auraient également été touchées par ces attaques de hackers et victimes de vol de propriété intellectuelle. Les cyberattaques ont continué début 2010. D’après le Foreign Correspondents’ Club of China (FCCC), les boîtes emails Yahoo! d’au moins dix journalistes étrangers basés en Chine et à Taïwan ont été attaquées. Celles contre des sites d’information indépendants, comme Boxun, sont régulières. Dans des documents secrets révélés par WikiLeaks, une "source chinoise", citée par la diplomatie américaine, confirme l'implication du gouvernement chinois dans le piratage informatique de Google. Le câble diplomatique, cité par le New York Times, précisait : "Le piratage de Google s’inscrivait dans le cadre d’une campagne de sabotage informatique organisée par des fonctionnaires, des experts privés des questions de sécurité et des pirates de l’Internet recrutés par le gouvernement chinois". La censure du Web, un obstacle au commerce ?
La censure d’Internet ne viole pas seulement les droits fondamentaux. Elle fragilise aussi le commerce et les affaires, handicapés par le manque d’accès à une information fiable. Une tribune de deux experts du Centre européen pour l’économie politique internationale, publiée dans le journal américain Wall Street Journal, la qualifie de “protectionnisme déguisé”. Car la censure en ligne est devenue une manière de discriminer les entreprises étrangères, notamment américaines, et d’accorder un traitement préférentiel aux entreprises chinoises. L'Union européenne s'est mêlée aux débats en 2010, à mesure que la censure s'étendait à la téléphonie mobile, un secteur dans lequel les entreprises européennes sont très présentes. Neelie Kroes, la commissaire européenne chargée de la concurrence et du numérique, a qualifié la censure d’Internet, en mai 2010, de “barrière commerciale” et a précisé que la question devrait être discutée à l'Organisation mondiale du commerce. Tibet et Xinjiang : provinces sensibles, traitements particuliers
Au moins 50 Tibétains condamnés pour avoir envoyé des informations à l’étranger
La répression n’a jamais cessé depuis le soulèvement, en mars 2008, dans les régions tibétaines. En deux ans, au moins cinquante Tibétains ont été arrêtés, et certains condamnés à de lourdes peines de prison, pour avoir envoyé à l’étranger des informations, des photographies ou des vidéos. Le dernier en date, Dasher, a été condamné à 10 ans de prison pour "séparatisme" en février 2010. Le Xinjiang, reconnecté, mais toujours sujet à des purges
Isolée du reste du monde, suite aux troubles de juillet 2009, la province autonome du Xinjiang a été totalement coupée d’Internet pendant près de dix mois, d’août 2009 à mai 2010. Les internautes du Xinjiang sont soumis au filtrage de la Grande Muraille électronique chinoise. Les sites et les blogs traitant de la question ouïghoure demeurent une cible privilégiée des censeurs. Nombre d’entre eux sont toujours bloqués parce qu’ils s’éloignent de la vision officielle, comme les sites de la Uyghur American Association (UAA) ou Uyghur Human Rights Project (UHRP). Parmi la liste des mots-clés interdits, on trouve "Rebiya Kadeer", la militante des droits de l’homme ouïghoure, "World Uyghur Congress", "Uyghur Human Rights Project", "East Turkestan Independence". La collaboratrice du site Salkin, Gulmire Imin, a été condamnée à la prison à vie en avril 2010 pour avoir "révélé" des secrets d’Etat, "organisé une manifestation" et "séparatisme". Les chefs d’accusation d’atteinte à la sécurité de l’Etat ont également été retenus contre trois webmasters ouïghours, Dilshat Perhat, Nureli et Nijat Azat, jugés à huis clos le 21 juillet 2010 pour leurs publications de contenus politiquement sensibles. Ils ont été respectivement condamnés à cinq, trois et dix ans de prison. Liu Xiaobo (刘哓波), seul prix Nobel de la paix encore emprisonné à ce jour
Le 8 octobre, le prix Nobel de la Paix a été, pour la première fois, attribué à un citoyen chinois résidant en Chine. Depuis la prison de Jinzhou (Liaoning) où il est privé de liberté pour onze ans, l'intellectuel et militant des droits de l'homme Liu Xiaobo, très ému lorsqu'il a appris la nouvelle, a dédié ce prix “aux âmes errantes du 4 juin”, date du massacre de Tiananmen. Liu Xiaobo est l'un des rédacteurs de la Charte 08, qui demande plus de libertés et le multipartisme en Chine. Les arrestations des amis et partisans de Liu se sont multipliées. Dès la mi-octobre 2010, selon le site de l’Independent Chinese Pen, au moins quarante militants des droits de l’homme et journalistes avaient été détenus ou interrogés pour avoir tenté de célébrer cette nouvelle. Trois d’entre eux ont été placés en détention pendant au moins huit jours : Wang Lihong, Wu Gan et Zhao Changqing. Selon l’ancien journaliste emprisonné Liu Jingsheng, deux policiers étaient postés devant son domicile. Les partisans de Liu Xiaobo qui ne possédaient pas de permis de résidence à Pékin ont été renvoyés dans leur province d’origine. Guo Xianliang (郭贤良), un écrivain du Web, connu sous le pseudonyme de l’"ermite de la montagne Tianshan" (天山居士), a été détenu plusieurs jours, après son arrestation le 28 octobre 2010 par les autorités de Guangzhou, pour avoir distribué des tracts où figurait Liu Xiaobo à Canton. La militante des droits de l’homme Liu Di (刘荻), connue sous le pseudonyme de la "souris inoxydable" (不锈钢老鼠), ainsi qu’une centaine d’autres personnes, ont été assignées à résidence ou placées sous stricte surveillance policière. Quelques libérations mais de nouvelles condamnations
Plusieurs dissidents qui avaient pris part aux manifestations de juin 1989 sur la place Tiananmen, ont vu leurs peines écourtées. Le cyberdissident Li Zhi, un ancien fonctionnaire condamné en décembre 2003 à huit ans de prison pour utilisation "subversive" d’Internet, a ainsi été libéré en novembre dernier, neuf mois avant la fin de sa peine. Il est l’un des net-citoyens condamnés pour des informations provenant de leurs comptes emails, des informations que Yahoo! avait fourni aux autorités chinoises. Le dissident Qin Yongmin (秦永敏) a été libéré au terme de sa peine de douze ans de prison, mais reste soumis à une forte surveillance. L’écrivain Guo Xianliang, arrêté à Canton pour avoir distribué des tracs en faveur de Liu Xiaobo, a, quant à lui, été libéré le 26 novembre. Selon ses amis et sa famille, il a pu rentrer, sain et sauf, à Kunming. Le 9 juin 2010, un tribunal d’appel de la province du Sichuan a confirmé la condamnation du blogueur et défenseur de l’environnement, Tan Zuoren, à cinq ans de prison pour "incitation à la subversion du pouvoir de l’Etat", et à trois ans de retrait de ses droits politiques. Il avait été arrêté en mars 2008 après avoir cherché à alerter l’opinion publique pour se documenter sur la situation des familles des victimes du tremblement de terre. Un an de travaux forcés pour un tweet ironique - une première ! Le 15 novembre 2010, l’internaute Cheng Jianping (程建平) a été condamnée à purger une peine d’un an de travaux forcés dans le camp pour femmes de “rééducation par le travail”, “Shibali River”, à Zhengzhou, dans la province du Henan, pour “trouble à l’ordre social”. Son avocat, Lan Zhixue, a fait appel de cette décision administrative, prise sans procès. Cheng Jianping a été arrêtée le 28 octobre 2010, le jour de son mariage, pour avoir retweeté, le 17 octobre 2010, un message satirique contre les manifestations anti-japonaises en Chine, sous le pseudo de Wang Yi (@wangyi09). Elle est suivie, sur Twitter, par plus de 5 000 internautes. Le message, exhortant de manière ironique les jeunes Chinois à prendre d’assaut le pavillon japonais de l’Exposition universelle de Shanghai, dénonçait la surenchère des tensions entre les deux pays. Des net-citoyens en danger : détentions criminelles et fausses libérations
Des cyberdissidents détenus et gravement malades
Les détentions de net-citoyens connaissent parfois une issue tragique. Peu après sa libération pour raison médicale, qu’il avait réclamée à plusieurs reprises, le cyberdissident Zhang Jianhong, plus connu sous le nom de Li Hong (力虹), a succombé, le 31 décembre 2010, à l’hôpital de Ningbo, des suites d’une maladie qui n’a jamais été traitée durant ses trois ans d’emprisonnement. Li Hong était le rédacteur un chef du magasine littéraire aiqinhai.org, fermé en 2006 par les autorités pour son "contenu critique envers le gouvernement chinois". Il écrivait également pour les sites d’informations Boxun et La Grande Epoque. Les autorités chinoises ont le devoir de tirer les leçons de cette fin tragique et de procéder immédiatement à la libération des dissidents malades, en particulier de Huang Qi, Fan Yanqiong, Cheng Jianping, Hu Jia (胡佳) et Yang Tianshui. Huang Qi a été arrêté puis condamné en 2008 à trois ans de prison pour avoir dénoncé sur Internet les conséquences du tremblement de terre dans la province du Sichuan. Il serait actuellement atteint d’une tumeur à l’estomac et à la poitrine. Il ne recevrait pas les traitements adéquats. Il aurait été torturé et privé de sommeil. Cheng Jianping, dont le sort a été évoqué plus haut, souffrirait d’une pleurésie tuberculeuse. Arrêtée en 2009, la net-citoyenne Fan Yanqiong a été condamnée, en avril 2010, à deux ans de prison ferme pour avoir dénoncé le viol et le meurtre d’une femme dans la province du Fujian. Au moment de son jugement, elle ne pouvait déjà plus se déplacer sans un fauteuil roulant et un masque à oxygène, souffrant d’hypertension artérielle, d’atrophie musculaire et de douleurs dans tous membres. Le blogueur et militant des droits de l’homme Hu Jia a écopé, en 2008, d’une peine de trois ans de prison pour “incitation à la subversion du pouvoir de l’Etat" pour des articles publiés en ligne et des interviews accordées à des médias étrangers. Il est atteint d’une cirrhose du foie et ne dispose pas d’un traitement médical adéquat. Disparitions forcées ?
Geng He, la femme du militant des droits de l'homme et avocat chinois Gao Zhisheng (高智晟), ne cesse de réclamer la vérité sur la disparition de son époux, l’un des premiers "avocats aux pieds nus" à nouveau porté disparu, depuis avril 2010. La militante des droits de l’homme et cyberdissidente Govruud Huuchinhuu, membre de la Southern Mongolian Democratic Alliance (SMDA), est portée disparue depuis le 27 janvier 2011 - date de sa sortie de l’hôpital de Tongliao - en Mongolie Intérieure au nord de la Chine, où elle était soignée pour un cancer. Huuchinhuu était assignée à résidence depuis novembre 2010, pour avoir appelé sur Internet les dissidents mongols à célébrer la libération de Hada, président de la SDMA et militant des droits de l'homme. Fausses libérations ?
Le journaliste et défenseur de la cause mongole, Hada, est toujours retenu par les autorités chinoises, alors qu’il est arrivé au terme de sa peine le 10 décembre 2010. Ce dernier, qui a finalement pu rencontrer son oncle, M.Haschuluu, fin janvier 2011. Il semblait amaigri et s’est dit sans nouvelles de sa femme Xinna et de son fils Uiles. Un responsable chinois, M. Jin, avait pourtant déclaré aux proches de Hada, le 14 décembre dernier, que lui, sa femme et son fils étaient en sécurité et profitaient des retrouvailles en famille dans un "hôtel de luxe cinq étoiles". De même, le militant et net-citoyen Zhao Lianhai (赵连海) aurait été libéré, mais reste injoignable. Il a été arrêté en novembre 2009 et condamné, plus d’un an plus tard, à deux ans et demi de prison pour avoir créé un site Internet d’information et de mobilisation, "Kidney Stone Babies", sur le scandale du lait contaminé par la compagnie Sanlu, en Chine. Il avait d’abord annoncé vouloir contester la décision de justice et entamé une grève de la faim, pour ensuite renoncer à rencontrer ses avocats et à faire appel. La mobilisation en ligne plus forte que jamais
Jeux de mots et caricatures, les nouvelles armes contre la censure
Les Chinois sont de fervents adeptes des jeux de mots. La langue chinoise regorge d’homophones et se prête très facilement à cet exercice. Depuis plusieurs années, les internautes se sont attaqués avec humour et créativité aux censeurs du Net. La résistance contre la censure est représentée par une créature mythique appelée le "Caonima" (cheval fait d’herbe et de boue), un homonyme pour "Nique ta mère". Les internautes ridiculisent la censure du PCC en créant de faux reportages animaliers et des chansons sur le "Caonima". Plus récemment, le lézard Yake ("yakexi" en chinois) est apparu à la suite du show télévisé du nouvel an chinois durant lequel des chanteurs ouïghours devaient louer les mérites du gouvernement. Ils répétaient à l’envie que la politique du comité central du parti communiste était "bonne" (en ouïghour "yakexi"). Choqués par une telle propagande alors que le Xinjiang souffre de difficultés politiques et sociales, des internautes ont créé le personnage du lézard ("xi" en chinois) Yake qui se promène sur la Toile. Selon ses auteurs, le lézard représentant la politique du comité central du PCC a eu un passé glorieux en Union soviétique, où l’espèce serait en train de s’éteindre, et se développerait dans des pays tels que Cuba, la Corée du Nord ou la Chine. Le lézard Yakexi, à la langue fourchue, se nourrit de "crabes des rivières" (en chinois "hexie") qui se prononce comme le mot "harmoniser" - euphémisme utilisé par le gouvernement pour désigner la censure. Derniers animaux “harmonisés” de la Toile chinoise : une vidéo d'animation, œuvre du réalisateur Wang Bo, illustre une population de lapins innocents oppressée par un gouvernement de tigres agressifs. L’année 2010 était placée sous le signe du Tigre, alors que l’année 2011 est celle du Lapin, selon le calendrier chinois. On y voit notamment des lapereaux mourant dans d'atroces souffrances après avoir pris du lait Sanlu - une référence au scandale de la mélamine en 2008, qui avait provoqué la mort de plusieurs nourrissons et intoxiqué des centaines de milliers d’autres. L'affaire Li Gang est aussi évoquée (voir ci-dessous). Au total, les blogueurs et les internautes chinois ont créé une dizaine de créatures représentant les censeurs du Net. Une bataille nécessaire mais non sans risque
Si les exemples de mobilisations réussies ne manquent pas, les cas tragiques de blogueurs ou journalistes victimes de la torture sont encore trop fréquents. "Tu seras punie par où tu as péché", a affirmé un policier de la brigade de protection de la sécurité intérieure, la "Guobao" (国报), à la jeune blogueuse pékinoise Liu Shasha (刘莎莎), détenue en juillet 2010. Interviewée par un journaliste français, elle a décrit les conditions de sa détention et les tortures barbares dont elle a été victime. Le tort de la jeune femme ? Avoir appelé sur le réseau Twitter à déposer des couronnes mortuaires devant l’immeuble du moteur de recherche chinois Sohu, accusé d’avoir supprimé des centaines de blogs de militants de la liberté d’expression. La corruption, cheval de bataille des net-citoyens
L'affaire Li Gang a provoqué un tollé dans la blogosphère chinoise. En octobre 2010, un jeune homme, Li Qiming, provoque un accident mortel de la route sur le campus d'une université de Baoding (province du Hebei, près de Pékin), alors qu'il conduisait sous l'emprise de l'alcool. Juste après avoir percuté deux jeunes filles - dont l'une décèdera plus tard - le jeune homme aurait déclaré, en prenant la fuite : “Essayez donc de me poursuivre si vous voulez, mon père c'est Li Gang”. L'histoire s'est très vite répandue sur le Net, tout comme la phrase “Mon père s'appelle Li Gang”, devenue une plaisanterie pour justifier toutes sortes d'excuses aux violations de la loi. Par le moyen d'un “moteur de recherche à chair humaine”, des internautes ont pu identifier Li Gang comme le sous-chef de la police d'un district de la ville. Son fils, Li Qiming, a été arrêté le 24 octobre 2010. L'affaire est remontée aux plus hautes instances, inquiètes de la ferveur populaire suscitée par celle-ci. Une vidéo de Li Gang a été diffusée sur la télévision nationale dans laquelle il demande pardon, en pleurs, pour le comportement de son fils. "Celui qui n’a pas gravi la Grande Muraille, n’est pas un brave", proverbe chinois
La Grande Muraille de la censure continue à se dresser, toujours plus haute, autour des lecteurs, auditeurs, téléspectateurs et internautes de l’empire du Milieu. Les défenseurs de la liberté d'expression parviennent pourtant encore à la contourner. Le gouvernement chinois ne semble pas prêt à changer ses positions sur le sujet. Dans un discours adressé aux dirigeants provinciaux, le 19 février 2011, Hu Jintao a annoncé le renforcement de la gestion et du contrôle d’Internet, réaffirmant la nécessité d’"augmenter le niveau de contrôle de la société virtuelle, et de perfectionner les mécanismes de canalisation de l’opinion publique en ligne”.