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28 octobre 2010 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Biographie de Liu Xiaobo


Qui est Liu Xiaobo ? Le sinologue français Jean-Philippe Béja, spécialiste de l'œuvre de Liu Xiaobo et du mouvement démocratique chinois, a écrit une courte biographie du prix Nobel de la paix 2010. Le 8 octobre, le prix Nobel de la Paix a été pour la première fois attribué à un citoyen chinois résidant en Chine, même si c’est dans la prison de Jinzhou (Liaoning) où il est enfermé pour onze ans. En apprenant la nouvelle, Liu Xiaobo s’est écrié : « je dédie ce prix aux âmes errantes du 4 juin », la date du massacre de Tiananmen. Liu Xiaobo connaît bien le Nord-Est du pays. Né à Changchun le 28 décembre 1955, c’est dans cette ville qu’il est entré à l’université en 1977 après un séjour en Mongolie intérieure, deux ans dans les campagnes du Jilin et un passage par une compagnie de construction dans sa ville natale. On peut dire qu’il a suivi l’itinéraire classique de sa génération. Diplômé en littérature, il a été admis en master à l’université normale de Pékin en 1982. C’est alors qu’il étudiait pour son doctorat qu’il s’est fait connaître par un article qui accusait les écrivains chinois de la « nouvelle vague » de ne pas avoir coupé le cordon ombilical avec le pouvoir. Dans le discours qui l’a fait connaître en 1986, il reprochait également à l’establishment culturel de l’après Mao d’être obsédé par la chasse au Prix Nobel ! Volontiers provocateur, cet héritier du mouvement du 4 mai avait une sorte de culte nietzchéen de l’individu et ne s’intéressait guère à la politique. Du reste, bien qu’il appartînt à cette génération, il n’avait pas participé au printemps de Pékin de 1978-79. En 1988, l’amphithéâtre où il soutenait sa thèse était bondé. A l’époque, on se pressait aux conférences qu’il donnait et sa popularité attira l’attention des sinologues étrangers. Il fut invité en Norvège (déjà !) et était professeur invité à Columbia lorsqu’éclata le mouvement pour la démocratie du printemps 1989. Tandis que nombre d’intellectuels en Chine cherchaient des moyens de partir pour l’étranger au cas où les choses tourneraient mal, Liu Xiaobo décida de rentrer pour se plonger dans le mouvement. Dès la mi-mai, il passa le plus clair de son temps sur la place Tiananmen, aux côtés de ses étudiants. Il n’hésitait pas à critiquer leur comportement, mais ils ne lui en voulaient pas et continuaient à discuter avec lui. Le 2 juin, alors que les rumeurs d’intervention de l’armée se faisaient de plus en plus insistantes, il lança avec trois de ses camarades une grève de la faim pour protester contre la répression imminente. Dans la nuit du massacre, il convainquit les étudiants de la nécessité de négocier une évacuation pacifique de la Place avec l’armée. C’est lui qui s’en chargea, évitant que le bain de sang ne soit encore plus important. Réfugié à l’Ambassade d’Australie, il ne put supporter d’être à l’abri tandis que les citoyens et les étudiants qui avaient participé au mouvement étaient pourchassés, arrêtés, exécutés. Le 8 juin, alors qu’il se promenait dans Pékin, il fut arrêté et passa les vingt mois suivants dans la « Bastille du vingtième siècle » décrite par Wei Jingsheng, la prison de Qincheng. A sa sortie, il était transfiguré. « C’est le 4 juin (1989) et la mort des martyrs qui m’ont ouvert les yeux, et maintenant, chaque fois que j’ouvre la bouche, je me demande si je suis digne d’eux. »(1). Le courage des citadins, la détermination des étudiants l’ont profondément bouleversé et depuis 1989, il n’a cessé de se battre pour que le massacre soit reconnu par le pouvoir. Disparu le jeune provocateur nietzcheéen. A partir de 1991, Liu Xiaobo se jette corps et âme dans le combat pour la défense des droits fondamentaux. Joignant la nébuleuse démocratique, il lance pétition après pétition pour défendre les fondateurs de syndicats indépendants, les citoyens qui osent critiquer le pouvoir, tous ceux qui se dressent contre le Léviathan, et, naturellement, pour demander justice pour les victimes du massacre du 4 juin. Il rencontre dans ce combat Ding Zilin et les mères de Tiananmen qui se battent pour faire reconnaître le massacre par le pouvoir. Il lutte aux côtés de Bao Zunxin, le co-fondateur de l’association autonome des intellectuels de Pékin qui, à sa sortie de prison, a été exclu de l’Académie des sciences sociales et s’est engagé dans l’opposition. Ensemble, ils écrivent des textes, lancent des pétitions. En 1995, son activité lui vaut d’être mis en résidence surveillée pendant neuf mois. En 1996, le vétéran de la dissidence Wang Xizhe lui demande de co-signer une pétition pour demander une nouvelle coopération entre le Kuomintang et le parti communiste. « Je n’étais pas vraiment convaincu, mais j’avais (et j’ai toujours) beaucoup de respect pour Wang Xishe. J’ai donc signé ». Mais tandis que Wang, qui réside à Canton, part clandestinement pour Hong Kong après avoir signé, Liu reçoit la visite de la police. Le 8 octobre 1996, il est envoyé en rééducation par le travail pour trois ans. A peine libéré, il reprend ses activités au sein du mouvement et lance de nouvelles pétitions. Celles-ci ne sont naturellement pas accessibles en Chine, mais il estime qu’il est nécessaire de réclamer le respect des droits. Car le Liu Xiaobo d’après le 4 juin est convaincu qu’il est inadmissible de plier devant le despotisme. Comme il l’écrira souvent, le régime n’est plus aussi violent que du temps de Mao Zedong, et l’on ne prend pas tellement de risques en refusant le mensonge. Donc, à l’instar de Vaclav Havel, il affirme son intention de vivre dans la vérité. Ainsi, il refuse d’écrire ses textes politiques sous pseudonyme, même si cela l’empêche de publier en Chine. Il n’accepte pas d’édulcorer ses critiques pour pouvoir être publié. En somme, il refuse tout compromis avec le pouvoir, et reste ferme sur les principes. Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître les progrès accomplis en Chine, et pas seulement sur le plan économique. Il est convaincu que la résistance des citoyens, leur engagement en faveur de la défense de leurs droits a contraint le Parti à reculer. Il salue les avancées de la société (minjian) bien que celles-ci ne le concernent pas, lui qui a vécu sous la surveillance de la police politique depuis sa sortie de prison en 1991. Outre les chroniques politiques qu’il publie dans la presse de Hong Kong ou sur le net, ce « cadeau de Dieu à la Chine », comme il l’a déclaré, il participe à toutes sortes d’initiatives visant à obtenir une réforme politique du régime. La dernière en date est la Charte 08, ce manifeste inspiré de la Charte 77 tchécoslovaque qui réclame l’instauration d’une véritable démocratie en Chine, caractérisée par la séparation des pouvoirs, la fin de la dictature du parti unique et la création d’une fédération pour protéger les droits des minorités. Il n’en a pas été le principal rédacteur, mais il a largement contribué à sa diffusion . Car Liu Xiaobo est en mesure de faire le lien entre les diverses générations et les divers groupes de la dissidence. Il est estimé autant par les vieux cadres du Parti fidèles de Hu Yaobang que par les militants du Mur de la démocratie ; acteur du mouvement de 1989, il jouit de l’estime des étudiants de l’époque. Son engagement pour la défense des droits civiques lui a gagné le soutien des animateurs de ce mouvement. La présence le jour de son procès de plusieurs dizaines de pétitionaires venus affirmer leur solidarité avec lui le montre. Liu Xiaobo n’a rien d’un héros. C’est un homme qui aime bien vivre, qui compose des poèmes d’amour à Liu Xia. Mais derrière cette douceur apparente se cache un tempérament de fer : quels que soient les risques, il ne cèdera jamais sur les principes, et il n’a pas hésité à aller en prison pour défendre ses idées. Car, en un sens, c’est un survivant qui agit sous le regard des victimes du massacre de Tiananmen. Et ce n’est pas un hasard s’il a dédié son Prix Nobel aux « âmes errantes » du 4 juin. Jean-Philippe Béja


(1.Liu Xiaobo, « Renverser un système fondé sur le mensonge avec la vérité », Discours pour la réception du prix de la Fondation pour l’éducation démocratique (minzhu jiaoyu jijinhui), Zhengming, ,n°308, juin 2003, pp.47-49)


Interview de Jean-Philippe Béja: