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12 mars 2012 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Bahreïn


Le Bahreïn offre l’exemple d’une répression réussie grâce au blackout de l’information rendu possible par un impressionnant arsenal de mesures répressives : mise à l’écart des médias étrangers ; harcèlement des défenseurs des droits de l’homme ; arrestations de blogueurs et net-citoyens (dont l’un est mort en détention) ; poursuites judiciaires et campagne de diffamation contre des militants de la liberté d’expression.

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Plus de filtrage en réponse aux troubles politiques

Un filtrage ciblé est de fait exercé dans le pays depuis plusieurs années, visant les contenus politiques et religieux (lire le chapitre Bahreïn du rapport 2011 sur Les Ennemis d’Internet). Depuis le 14 février 2011, date du début des manifestations pro-démocratiques, la censure s’est élargie à tous les sujets liés aux contestations populaires qui agitent le monde arabe.

Selon la société Arbor Networks, à la mi-février 2011, le trafic vers et depuis le Bahreïn aurait diminué de 20%, en comparaison des trois semaines précédentes, ce qui est révélateur d’une augmentation du filtrage en réponse aux événements dans le pays. L’Internet haut débit a été ralenti en vue d’entraver le téléchargement de vidéos et la diffusion en direct d’images des manifestations et de la répression. Dans le collimateur des autorités, des comptes de plateformes de streaming comme Bambuser et les réseaux sociaux. Des pages YouTube ou Facebook contenant des vidéos sur les évènements ont été bloquées. Quelques mois plus tard, c’était au tour de PalTalk, un service de discussion en ligne par chat, audio et vidéo, dont le chatroom communautaire, “Bahrain Nation”, était utilisé par les opposants pour communiquer. Le site twitcam.livestream.com, qui permet aux internautes de diffuser en temps réel de l’information sur Twitter, a lui aussi été rendu inaccessible.

A la veille du premier anniversaire du soulèvement au Bahreïn, en février 2012, les autorités ont lancé une nouvelle vague de blocages de sites d’information indépendants, et notamment des sites de streaming, couplée à un nouveau ralentissement de la bande passante. Le site live973.info, qui diffusait en direct des images d’une manifestation de groupes de l’opposition, a été bloqué, ainsi que la page “Wefaq live” du site de streaming audio Mixlr.com. L’application iphone/ipad app du site Live Station, lui-même bloqué, a été rendue inaccessible depuis le Bahreïn. Elle permet de diffuser des chaînes de télévision, telles que Lualua TV, brouillée depuis son lancement le 17 juillet 2011. Le 11 février dernier, le site witnessbahrain.org, qui dénonce les exactions, a été bloqué et ses militants arrêtés. Les quelques déblocages, début 2012, des sites de sociétés politiques enregistrées, aldemokrati.org, alwefaq.org et amal-islami.net, ne sont que de la poudre aux yeux.

La surveillance s’est également renforcée et généralisée aux militants des droits de l’homme et à leurs proches. L’entreprise Nokia Siemens Network (NSN) a été accusée d’avoir fourni des données privées d’internautes aux autorités.

Vagues d’arrestations, décès en détention et parodie de justice

Aux mesures techniques se sont greffées les arrestations de net-citoyens et de cyberdissidents, qui se sont multipliées depuis février 2011. Le ministre de l’Intérieur a, en septembre 2011, prévenu que quiconque postant des messages en ligne appelant à manifester ou à commettre des actes de dissidence pourrait finir en prison. Il a tenu parole. Parmi les net-citoyens arrêtés puis relâchés ces derniers mois : les blogueurs Abbas Al-Murshid, Mohamed Al-Maskati et Ali Omid, ainsi que les administrateurs et modérateurs de forums Fadel Al-Marzouk, Hossein Abdalsjad Abdul Hossein Al-Abbas, Jaffar Abdalsjad Abdul Hossein Al-Abbas, Hamza Ahmed Youssef Al-Dairi, Ahmed Youssef Al-Dairi, Fadhel Abdulla Ali Al-Marzooq, Hani Muslim Mohamed Al-Taif et Ali Hassan Salman Al-Satrawi. Également sur la liste des net-citoyens arrêtés, Hussein Ali Makki, administrateur des pages Facebook et Twitter de Rasad News, une importante source d’informations sur les violations des droits de l’homme au Bahreïn, arrêté le 9 juin 2011. Ainsi que la blogueuse et activiste Zainab Al-Khawaja (@angryarabiya). Le blogueur et militant des droits de l’homme, Sayid Yousif Al-Muhafdah, est également porté disparu depuis le 19 mars.

Le 22 juin 2011, 21 militants des droits de l’homme et membres de l’opposition ont été condamnés, par un tribunal militaire, à de lourdes peines de prison, confirmées le 27 septembre par la justice, à l’issue d’un procès collectif censé faire exemple et marquer les esprits. Parmi eux, le blogueur Abduljalil Al-Singace, directeur du bureau des droits de l’homme du mouvement Al-Haq, a été condamné à la prison à perpétuité. Ali Abdulemam, blogueur réputé, considéré comme l’un des pionniers d’Internet dans le pays, a été condamné par contumace à quinze ans de prison ferme.

Une série de pressions et d’agressions contre des journalistes, blogueurs et activistes a contribué à renforcer l’autocensure. Fait anecdotique mais révélateur du climat actuel : plusieurs dizaines d’étudiants ont été expulsés d’une grande école pour un “like” sur Facebook. Plus grave, une campagne d’intimidation a été menée contre des blogueurs et militants des droits de l’homme bahreïnis. Leurs photos ont circulé sur Internet avec la mention "traîtres à la patrie". Nabeel Rajab, le directeur du Bahrain Center for Human Rights, est en première ligne. Poursuivi, agressé à plusieurs reprises, subissant d’intenses pressions, il continue de dénoncer, auprès des médias internationaux, la répression qui sévit dans le pays.

L’un des cyberdissidents y a laissé la vie. Le 9 avril 2011, le net-citoyen Zakariya Rashid Hassan est décédé en détention, sept jours après son arrestation pour “incitation à la haine”, “publication de fausses nouvelles”, “promotion du sectarisme”, et “appel au renversement du régime sur des forums en ligne”. Les autorités avaient d’abord nié leurs responsabilités, évoquant une drépanocytose. Depuis, un procès s’est ouvert, début janvier 2012. Deux officiers accusés de l’avoir battu à mort risquent jusqu’à sept ans de prison.

Cynisme des autorités et de la communauté internationale

La gestion de cette crise montre le profond cynisme des autorités, qui appellent au dialogue national, prétendent accepter les conclusions critiques d’une commission d’enquête indépendante fin novembre 2011, mais continuent à réprimer les manifestations quasi quotidiennes qui agitent le Royaume. Reporters sans frontières a exhorté la communauté internationale à réagir, en envoyant notamment un rapporteur spécial des Nations unies au Bahreïn.

Les sommes dépensées par le royaume pour soigner son image et la complaisance des Etats-Unis à l’égard ce pays dans lequel est basée leur principale base militaire au Moyen-Orient ont contribué à ce que les événements soient passés sous silence. Le Grand Prix de Formule 1 du Bahreïn, qui doit se tenir en avril 2012, devrait être le point d’orgue de la campagne de communication offensive lancée par les autorités. Une occasion en or pour le régime de redorer son blason et de faire croire à un illusoire retour à la normale.