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8 avril 2009 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Aucun progrès dans l'enquête sur l'assassinat de Lasantha Wickrematunga


Reporters sans frontières a recueilli différents témoignages qui accréditent la thèse selon laquelle les autorités sri lankaises bloquent l'enquête sur l'assassinat, il y a trois mois jour pour jour, de Lasantha Wickrematunga, rédacteur en chef de l'hebdomadaire Sunday Leader. Fin janvier, des responsables gouvernementaux, notamment le ministre Keheliya Rambukwella, ont déclaré que le président Mahinda Rajapaksa annoncerait, en février, des "informations vitales" sur ce crime. Mais, depuis, rien n'est venu confirmer une volonté d'élucider ce crime. La famille et les proches du journaliste ne peuvent que constater l'absence de volonté politique d'arrêter les assassins et leurs commanditaires. "Des membres du gouvernement ont fait des déclarations contradictoires sur les motifs et l'identité des assassins du célèbre journaliste. Il serait plus opportun que les enquêteurs aient réellement les moyens de leurs investigations. Nous demandons au président Mahinda Rajapaksa de transférer l'enquête à des agents de la police criminelle. Nous souhaitons qu'il sollicite officiellement le soutien d'experts internationaux pour l'élucidation de cet homicide", a ajouté l'organisation. Reporters sans frontières, membre de la Mission internationale pour la liberté de la presse au Sri Lanka, continuera à se mobiliser pour lutter contre l'impunité dans cet assassinat à Colombo, qui a marqué un tournant dramatique dans les violations de la liberté de la presse dans le pays. Sonali Samarasinghe, la veuve de Lasantha Wickrematunga, elle-même journaliste, a déclaré dans une lettre ouverte adressée mi-mars à l'inspecteur général de la police Jayantha Wickremaratne que "depuis que (son) mari a été tué, il n'y a toujours pas d'avancée notable de l'enquête. Aucune arme du crime, aucun suspect, aucun rapport d'autopsie n'a été rendu public." Le journaliste qui vient d'être honoré à titre posthume du prix pour la liberté de la presse de l'UNESCO, n'avait pas bénéficié de la part de la police de la protection qu'il demandait. Lasantha Wickrematunga a été tué le 8 janvier 2009 par des inconnus circulant à moto à proximité de l'école primaire Malagalage, dans la capitale. Entre son domicile et son bureau, les attaquants ont bloqué son véhicule, brisé la vitre et aurait frappé le journaliste à la tête et à plusieurs endroits du corps à coups de barre de fer. Transféré inconscient dans un hôpital, il est mort des suites de ses blessures à la tête. Selon plusieurs témoins, aucun tir n'a été entendu et aucun impact de balles n'a été retrouvé. Etrangement, le rapport d'autopsie n'a jamais été rendu public. L'attaque s'est produite à quelques centaines de mètres d'un check-point de l'armée de l'air, mais les agresseurs ont pu s'échapper. L'une des motos utilisées par les assaillants a été récupérée par la police. On ignore si cette prise a permis de remonter jusqu'aux assassins. Le journaliste se savait menacé et observé. Dans la matinée, il avait vu deux hommes casqués à proximité de son domicile. Il avait averti des amis, mais il avait finalement décidé de se rendre à son bureau. Selon un proche, la moto stationnée près de son domicile appartenait aux forces de sécurité. L'enquête a été confiée à des officiers du commissariat général de Mont Lavinia, à Colombo, mais selon une source policière, "ce n'est absolument pas traité comme une affaire particulière". Les autorités ont annoncé que quatre groupes d'enquêteurs avaient été mobilisés sur cet homicide et l'attaque de la chaîne MTV également dans la capitale, mais aucun résultat probant n'a pour l'instant été constaté. Plusieurs proches du journaliste se sont inquiétés du fait que la police criminelle, CID, avait été écartée de l'enquête. L'épouse du journaliste a même intenté une action en justice pour obtenir un transfert au CID, mais cette requête a été refusée. Interrogé par la presse, le porte-parole de la police, SSP Ranjith Gunasekara, a déclaré que l'enquête se concentrait sur les appels reçus par le journaliste le jour de son assassinat. Ranjith Gunasekara a également créé la confusion, début mars, en affirmant que la police n'avait pas reçu le rapport scientifique du "Government Analyst" (GA), alors que ce dernier, interrogé par la presse le 6 mars, a affirmé l'avoir transmis, quelques semaines plus tôt, à l'officier Hemantha Adikari du commissariat de Mont Lavinia. La police a arrêté un suspect, cependant, il ne s'agit que d'un passant ayant volé le téléphone portable du journaliste sur les lieux du crime. Début avril, cet homme a été maintenu en détention jusqu'au 16 avril. Dans une interview avec une chaîne internationale, Sonali Samarasinghe a déclaré que Lasantha avait écrit plusieurs fois à l'inspecteur général de la police pour l'alerter sur ces menaces répétées et pour lui demander une protection. Mais la police n'a jamais tenu compte de ces requêtes. Sonali Samarasinghe précise : "Lasantha disait toujours que s'il devait être tué, ce serait par le gouvernement. (...) Nos enquêtes sur la misère des civils allaient à l'encontre du patriotisme des militaires." Les autorités ont exprimé des déclarations contradictoires et parfois calomnieuses à l'encontre de Lasantha Wickrematunga. Lors d'une interview à une chaîne internationale, le frère du chef de l'Etat a déclaré : "Mais qui est Lasantha ? Un directeur de tabloïd. Pourquoi le monde s'inquiète-t-il pour un seul homme ? Il critiquait tout le monde. Donc tout le monde avait une bonne raison de le tuer." Gotabhaya Rajapaksa a réitéré ses attaques au micro de la chaîne australienne SBS : "Il s'est créé tellement d'inimitiés. Il a critiqué et publié tellement de fausses informations sur tellement de monde." Même après la mort de son directeur, le Sunday Leader, repris par son frère, Lal Wickrematunga, continue à subir des pressions des cercles du pouvoir, avec pour conséquence une baisse importante des revenus publicitaires qui fragilise le groupe de presse. Lors d'un entretien accordé à Colombo, en octobre 2008, à un représentant de Reporters sans frontières, le président Mahinda Rajapaksa avait qualifié Lasantha Wickrematunga de "journaliste terroriste". Le Sri Lanka est classé à la 165e position - la pire pour un pays démocratique - dans le classement mondial de la liberté de la presse 2008 de Reporters sans frontières.