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24 octobre 2002 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Assassinat de Jaime Garzón : manipulations dans l'enquête?


Une enquête indépendante menée par Reporters sans frontières et le réseau Damoclès remet gravement en cause les principaux témoignages à charge contre les deux suspects actuellement détenus. Alors que les premières dépositions de ces témoins ont toutes été fournies aux enquêteurs par le Departamento Administrativo de Seguridad, la remise en cause de leurs témoignages conduit à s'interroger sur la possible volonté de ce service de dévier le cours de l'enquête.
Une enquête indépendante menée par Reporters sans frontières et le réseau Damoclès remet gravement en cause les principaux témoignages à charge contre Juan Pablo Ortiz Agudelo et Edilberto Antonio Sierra Ayala. Ces derniers, actuellement détenus, sont les deux principaux suspects dans l'assassinat, le 13 août 1999 à Bogotá, de Jaime Garzón (photo), journaliste et humoriste de la station Radionet et de la chaîne Caracol TV. En effet, quatre témoins à charge, dont les déclarations ont été décisives dans la décision du juge d'instruction d'inculper Juan Pablo Ortiz Agudelo et Edilberto Antonio Sierra Ayala, ne sont pas crédibles. Il s'agit de Maria Amparo Arroyave Mantilla, Wilson Llano Caballero, alias El Profe, Maribel Pérez Jiménez et Wilson Raúl Ramírez Muñoz. Alors que les premières dépositions de ces témoins ont toutes été fournies aux enquêteurs par le Departamento Administrativo de Seguridad (Département administratif de sécurité, DAS), service de renseignement placé sous l'autorité du président de la République, la remise en cause de leurs témoignages conduit à s'interroger sur la possible volonté de ce service de dévier le cours de l'enquête. En Colombie, outre la police judiciaire (Cuerpo Técnico de Investigación, CTI) placée sous le contrôle du parquet, le DAS et la SIJIN (Servicio de Investigaciones Judiciales e Inteligencia, dépend du ministère de la Défense) peuvent également participer aux enquêtes. Ces trois services, en accord avec le parquet, ont formé, en août 1999, une Commission inter-institutionnelle pour enquêter sur l'assassinat de Jaime Garzón. Le principal témoin a disparu Maria Amparo Arroyave Mantilla est le principal témoin à charge contre Juan Pablo Ortiz Agudelo, surnommé El Bochas. Elle aurait vu les deux tueurs sur leur moto depuis son appartement, alors qu'ils prenaient la fuite juste après l'assassinat. Elle a déclaré avoir "parfaitement" distingué les détails de la physionomie et des vêtements du tueur, jusqu'à la marque de ses bottes. Lors d'une confrontation, elle aurait même écarté un suspect au motif qu'il avait un grain de beauté, "alors que le tueur n'en avait pas". Pourtant, lors de ses différentes dépositions, Maria Amparo Arroyave Mantilla s'est contredite sur les caractéristiques physiques du tueur : forme des yeux, des sourcils, du visage et du nez, couleur de la peau, stature… Son témoignage est également discrédité par l'inspection, en décembre 2001, du bâtiment d'où elle aurait aperçu les tueurs. Cette inspection a révélé que les tueurs étaient passés aux mieux à trente mètres de ses fenêtres. Demandée en janvier 2000 pour vérifier ses déclarations, l'inspection de son appartement n'a eu lieu qu'en décembre 2001 car, jusqu'à cette date, le DAS avait refusé de révéler sa localisation. L'inspection s'est déroulée en l'absence de Maria Amparo Arroyave Mantilla, qui n'a donc pu être interrogée sur ses déclarations. Les enquêteurs n'auraient d'ailleurs pas eu accès à l'appartement même du témoin mais à celui situé juste en dessous dans l'immeuble. Les examens d'optométrie de Maria Amparo Arroyave Mantilla, également réclamés en janvier 2000 par le représentant du ministère public, n'ont jamais été réalisés. Car Maria Amparo Arroyave Mantilla n'est réapparue qu'une seule fois depuis la confrontation, également en janvier 2000, au cours de laquelle elle a identifié Juan Pablo Ortiz Agudelo comme étant le tueur de Jaime Garzón. Aujourd'hui, même le programme de protection des témoins du parquet ignore où elle se trouve. Depuis janvier 2000, elle n'a répondu à aucune des quatre citations qui lui ont été adressées. A deux reprises, le DAS, sous la responsabilité duquel elle est placée depuis le début de l'enquête, a déclaré qu'elle était hors de Bogotá et qu'il était impossible de révéler l'endroit où elle se trouvait. D'une façon générale, comme l'a dénoncé la Procuraduría General de la Nación, institution chargée de contrôler le travail des agents de l'Etat, en février 2002, "il n'y a eu aucune volonté de la part des responsables de l'instruction comme du témoin d'apporter à la justice des explications sur les dépositions à charge". Trois autres témoignages à charge remis en cause L'enquête menée par Reporters sans frontières et le réseau Damoclès conduit également à s'interroger sur la crédibilité de Wilson Llano Caballero, alias El Profe, dont le rôle est central dans l'enquête. Ce dernier est un informateur du DAS, institution qui a ensuite transmis ses premières dépositions au juge d'instruction, Eduardo Meza. Wilson Llano Caballero affirme avoir apporté aux agents de ce service de police "des preuves et informations clés pour ouvrir une enquête sur les suspects". Il aurait fourni des photos de Juan Pablo Ortiz Agudelo au parquet de Medellin ainsi qu'un témoignage impliquant ce dernier dans l'assassinat de Jaime Garzón. Wilson Llano Caballero a également déclaré avoir convaincu deux témoins à charge de déposer contre les deux suspects. Il s'agit de Maribel Pérez Jiménez, sa fiancée, et Wilson Raúl Ramírez, son voisin. Ces derniers ont déclaré que Juan Pablo Ortiz Agudelo et Edilberto Antonio Sierra Ayala, alias Toño, leur avaient confié une arme le 10 août 1999 et qu'ils étaient venus la récupérer le 12 août. Ce jour-là, selon leurs déclarations, les deux suspects étaient arrivés à moto, habillés avec des vêtements chauds correspondant au climat de Bogotá, et ont fait allusion à un "travail" dans la capitale. Maribel Pérez Jiménez a ajouté que, peu après l'assassinat, les deux tueurs présumés seraient repassés chez elle où ils auraient compté une somme d'argent et fait une allusion à Jaime Garzón. Cependant, le 15 août 2000, Wilson Raúl Ramírez est revenu sur ses déclarations, affirmant que Wilson Llano Caballero l'avait menacé de mort s'il ne maintenait pas sa déposition mensongère. Selon lui, Llano Caballero espérait ainsi empocher la récompense offerte par les autorités en échange de témoignages et, du même coup, prendre le contrôle du quartier de San Javier, à Medellín, où sévissaient Juan Pablo Ortiz Agudelo et Edilberto Antonio Sierra Ayala. Wilson Raúl Ramírez déclare par ailleurs que le témoignage de Maribel Pérez Jiménez, à qui Llano Caballero aurait fait des promesses en échange d'un témoignage à charge, est également faux. D'autres éléments remettent en cause la crédibilité de Wilson Llano Caballero. Ce dernier est actuellement détenu à Medellín pour extorsion. Maribel Pérez Jiménez a elle-même qualifié Llano Caballero de "tueur" et de "tordu qui travaille pour les deux camps". De plus, la veille de l'assassinat de Jaime Garzón, il avait été arrêté en possession de haschich et de marijuana, en quantité passible de poursuites judiciaires. Bien que ce délit soit passible d'une peine de six à vingt ans de prison, il avait été étrangement libéré dès le lendemain. Etat actuel de la procédure L'enquête est close depuis le 2 janvier 2002. Le juge d'instruction en charge du dossier a conclu à un assassinat commandité par Carlos Castaño, le chef des AUC. Toujours selon ses conclusions, Juan Pablo Ortiz Agudelo serait l'auteur des coups de feu, et Edilberto Antonio Sierra Ayala, le conducteur de la moto. Ces deux derniers ont été arrêtés respectivement en janvier 2000 et septembre 2001. Un mandat d'arrêt a été délivré contre Carlos Castaño en juin 2000. Le mobile de l'assassinat serait la participation de Jaime Garzón dans des négociations en vue d'obtenir la libération de personnes enlevées par la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Le chef des paramilitaires aurait reproché au journaliste d'avoir fait ainsi le jeu de la guérilla mais également d'avoir touché de l'argent en échange de ses services. Après la clôture de l'enquête, le dossier a été transmis au juge de la septième chambre spéciale de Bogotá qui s'est déclarée incompétente le 16 septembre dernier au motif que l'assassinat du journaliste ne constituait ni un acte de terrorisme, ni un acte motivé par la qualité de journaliste de la victime. Le dossier a alors été renvoyé devant une cour ordinaire qui, considérant qu'il s'agissait bien d'un acte de terrorisme, s'est depuis à son tour déclarée incompétente. Le 23 octobre, la Cour suprême a décidé que l'affaire relevait bien d'une chambre spéciale. Le DAS a-t-il cherché à dévier l'enquête ? Il existe aujourd'hui plusieurs zones d'ombre dans l'attitude adoptée par le DAS au cours de l'enquête. Pourquoi Maria Amparo Arroyave Mantilla n'a-t-elle répondu à aucune des citations de la justice depuis janvier 2000 ? Pourquoi le DAS a-t-il refusé de la présenter au juge d'instruction depuis janvier 2000 ? Sa "disparition" a gravement porté atteinte à l'enquête en empêchant les enquêteurs de la soumettre à de nouveaux interrogatoires ou à des examens d'optométrie. Pourquoi le DAS a-t-il refusé de révéler, jusqu'à la fin de l'année 2001, le lieu exact de son domicile? Comment se fait-il que le témoignage de Wilson Llano Caballero, et celui des deux témoins à charge qu'il a convaincus d'aller déposer, ont été considérés, sans réserves, comme crédibles par le DAS ? Alors que plusieurs éléments remettent aujourd'hui en cause la crédibilité de ces quatre témoignages à charge, Reporters sans frontières et le réseau Damoclès s'interrogent sur la possible volonté du DAS de dévier l'enquête. D'autant que Wilson Llano Caballero, menacé d'une peine de prison au début de l'enquête, aurait pu être tenté par un échange d'informations contre l'abandon des poursuites à son encontre. Reporters sans frontières et le réseau Damoclès s'interrogent également sur les conclusions de l'enquête menée par le parquet. Comment se fait-il que ce dernier ait accepté de prendre en compte le témoignage de Maria Amparo Arroyave Mantilla alors qu'il n'a pu l'interroger depuis qu'elle a reconnu Juan Pablo Ortiz Agudelo en janvier 2000, ni la soumettre à des examens médicaux et alors que ses dépositions sont remises en cause par ses propres contradictions et l'inspection du lieu où elle se serait trouvée le jour du crime? De même, comment le juge a-t-il pu prendre en compte les témoignages de Wilson Llano Caballero, Maribel Pérez Jiménez et Wilson Raúl Ramirez alors que ceux-ci sont remis en cause par l'un d'entre eux et par la personnalité de Llano Caballero? Reporters sans frontières et le réseau Damoclès sont d'autant plus troublées par l'attitude du parquet et du DAS que certaines informations publiées par la presse font mention de témoignages écartés par les enquêteurs qui mettaient en cause des militaires. Selon ces informations, certains secteurs de l'armée se seraient mis d'accord avec Carlos Castaño pour éliminer Jaime Garzón dont l'assassinat aurait été exécuté par La Terraza, une bande de tueur à gages qui sévissait à Medellín. Dans cette affaire qui a suscité une mobilisation sans précédent de la société colombienne, les deux organisations veilleront à ce qu'en aucun cas des innocents ne soient convertis en boucs émissaires, situation qui ne ferait le jeu que des véritables assassins. A cette fin, Reporters sans frontières et le réseau Damoclès recommandent : - A la Procuraduría General de la Nación : d'enquêter sur la possible déviation de l'enquête sur l'assassinat de Jaime Garzón par le DAS, et sur la négligence du parquet dans sa prise en compte des témoignages à charge. - Au DAS : qu'il s'explique sur la transmission au juge d'instruction de quatre témoignages faux ou extrêmement douteux. - Au parquet : d'ouvrir une nouvelle enquête sur l'assassinat de Jaime Garzón à la lumière des informations apportées dans ce communiqué. - A l'Etat colombien : de garantir la sécurité de l'ensemble des parties (juges, juge d'instruction, avocats, enquêteurs et témoins) susceptibles d'être menacés lors du procès ou de la reprise éventuelle des investigations.