Actualités

11 avril 2008 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Affaire Jean Dominique : Reporters sans frontières publie les droits de réponse du sénateur Rudolph Boulos et d'Harold Sévère


Alors que le gouvernement et les autorités judiciaires ont obtenu des résultats dans plusieurs affaires qui ont endeuillé la presse du pays, le dossier Jean Dominique reste en souffrance. Huit ans après l'assassinat du directeur de la station de radio Haïti Inter, Reporters sans frontières rappelle que l'impunité n'est pas une fatalité.
En réponse au communiqué de Reporters sans frontières du 2 avril 2008, publié à l'occasion des huit ans de l'assassinat de Jean Dominique, Rudolph Boulos, vice-président du Sénat, et Harold Sévère, ont fait parvenir à l'organisation les textes reproduits ci-dessous. Rudolph Boulos
“Nous avons lu avec grand intérêt votre communiqué de presse sur la malheureuse affaire de l'assassinat du journaliste Jean Léopold Dominique. Nous croyons nécessaire de faire les rectifications suivantes quant aux commentaires nous concernant afin de vous aider à mieux appréhender les complexités liées a l'évolution de ce dossier. En tant que sénateur de la République, nous avons toujours répondu aux demandes du Juge d'Instruction dans cette affaire en lui rappelant les voies et moyens adéquats à utiliser pour obtenir nos éclaircissements. A deux reprises nous nous sommes entendus sur une rencontre. Il ne s'y est pas présenté et nous a envoyé par le biais de nos avocats une liste de questions manuscrites. Liste que nous lui avons renvoyée avec les réponses aux questions posées. Dans votre communiqué, vous mentionnez que Mr. Dominique peu avant son assassinat “avait rappelé a l'antenne” qu'un médicament produit par les laboratoires Pharval avait causé la mort d'une centaine d'enfants en 1996. Nous vous rappelons de notre côté que des centaines de journalistes, des ministres et même le président de la République d'alors avaient également opiné sur l'affaire Pharval à la même époque. Leurs interventions répétées n'ont pas eu pour résultat leurs assassinats respectifs. Les interventions radiophoniques de Mr. Dominique ne sauraient constituer un mobile pour un acte aussi odieux que son assassinat. Dans votre communiqué, vous mentionnez que Mr. Harold Sévère, “aujourd'hui en exil” avait été arrêté “comme commanditaire présumé de l'assassinat”. De notre côté, nous vous informons que Mr. Sévère était un employé du Palais National a l'époque de l'assassinat de Mr. Dominique. Et pour finir je vous rappelle les déclarations de Mr. Guy Philippe questionné en septembre 2000 sur l'affaire Jean Dominique. A la question de Mr. Leo Reyes, journaliste dominicain du journal El Nacional : “Qui a tué Jean Dominique? Réponse : ” Seul le pouvoir en Haïti a la capacité d'assassiner”.” Harold Sévère
“J'ai lu avec intérêt votre communiqué de presse relatant en maintes fois mon nom dans l'affaire de l'assassinat de Monsieur Jean Léopold Dominique, et à mon grand étonnement je viens de faire la connaissance d'une lettre qui vous a été adressée par le sénateur Rudolph Boulos, le 03 avril 2008, qui mentionnait également mon nom comme étant un employé du Palais National de l'époque. Pour votre information, je n'ai jamais été en exil. Je suis en libre circulation dans mon pays. Mon arrestation, le 14 Mars 2004, à l'aéroport de Port-au-Prince n'a jamais été mentionnée dans l'affaire Jean Dominique. Au contraire la justice haïtienne n'avait rien trouvé contre moi. Pour faire suite à la réponse du Sénateur Boulos qui mentionnait qu'à l'époque de l'assassinat de Jean Dominique j'étais alors au Palais National, je me demande si en Haïti les gens sont tombés sur la tête. A cette époque là, je travaillais à l'Office National d'Assurance (ONA) comme responsable logistique. Contrairement à ce que vous mentionnez dans votre communiqué de presse, j'ai été entendu par le juge d'instruction Bernard Saint-Vil en 2003, suite à un article paru dans le journal anti-Lavalas Haïti Observateur qui avait fait mention de mon nom comme étant une personne qui pourrait donner des informations dans l'affaire de Jean Dominique. Les interrogations du juge Saint-Vil n'avaient qu'un seul objectif : faire la lumière sur cet assassinat. J'ai été arrêté le 14 mars 2004, libéré en décembre 2005 par décision du juge d'instruction Brédy Fabien, confirmée par le Commissaire du Gouvernement de l'époque, Daniel Audain. Cette libération a été annulée par les autorités politiques du pays de l'époque. J'ai été à nouveau entendu par le juge Jocelyne Janvier qui n'avait retenu aucune charge contre moi, et j'ai été libéré à nouveau le 15 avril 2006 par décision de justice. Je ne comprends pas pourquoi, l'on s'acharne sur ma personne et alors que, je suis resté enfermé pendant 25 mois dans une prison à Port-au-Prince pour rien, sans que personne ne fût capable de me dire pourquoi j'ai été arrêté. Je dénonce avec rigueur et fermeté cette machination visant à porter atteinte à ma personne. Je vous suggère de ne plus faire mention de mon nom dans vos articles de presse concernant cette affaire.” _____________________________________________ 2.04.08 - Assassinat de Jean Dominique : huit ans d'impunité incompréhensible
Le 3 avril 2000, Jean Léopold Dominique était assassiné par balles à Port-au-Prince, dans l'enceinte de la station de radio Haïti Inter qu'il dirigeait. Justice n'a jamais été rendue pour ce crime qui avait fait une autre victime en la personne de Jean-Claude Louissaint, le réceptionniste du média. Reporters sans frontières ne s'explique pas ces huit ans d'impunité, alors qu'une réelle volonté politique et judiciaire a donné, depuis deux ans, des résultats tangibles dans d'autres affaires qui ont endeuillé la presse haïtienne. “Au cours de l'année 2007, deux condamnations ont été prononcées dans l'affaire Brignol Lindor, journaliste de Radio Echo 2000 assassiné en 2001 à Petit-Goâve, et autant dans l'affaire Jacques Roche, chef du service culturel du quotidien Le Matin, enlevé et tué en 2005 à Port-au-Prince. D'autres enquêtes sur des cas plus récents ont parallèlement abouti à des arrestations rapides. Toujours en 2007, le 10 août, le président de la République, René Préval, ami proche de Jean Dominique, a institué en personne et en présence de la veuve du journaliste, Michèle Montas, une Commission indépendante d'appui aux enquêtes relatives aux assassinats de journalistes (CIAPEAJ). La volonté politique et judiciaire est là et la preuve a été faite que l'impunité n'était pas une fatalité. On s'explique d'autant plus mal pourquoi le dossier Jean Dominique reste seul en souffrance, huit ans après les faits. Les éventuelles incidences politiques de cette affaire ne peuvent justifier qu'elle n'ait jamais été élucidée”, a déclaré Reporters sans frontières. L'enquête sur les assassinats de Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint, conclue le 21 mars 2003, avait abouti à l'inculpation et à l'incarcération de six individus : Dymsley Milien dit “Ti Lou”, Jeudi Jean-Daniel dit “Guimy”, Philippe Markington, Ralph Léger, Freud Junior Demarattes et Ralph Joseph. Les trois derniers ont été relaxés en appel le 4 août 2003. En février 2005, “Ti Lou”, “Guimy” et Philippe Markington ont profité d'une mutinerie pour s'évader de prison. En fuite en Argentine, Philippe Markington avait contacté Reporters sans frontières pour protester de son innocence. “Ti Lou”, aujourd'hui décédé, et “Guimy” avaient repris leurs activités de chefs de gang en toute impunité à Martissant, sur les hauteurs de la capitale haïtienne. Le 14 mars 2004, Harold Sévère, ancien maire adjoint de Port-au-Prince aujourd'hui en exil, et Ostide Pétion alias “Douze”, ont été arrêtés comme commanditaires présumés de l'assassinat. Le 10 mai suivant, Annette Auguste, interpellée dans une autre affaire, a été également mise en cause. Aucune de ces trois personnes n'a pourtant été soumise au moindre interrogatoire. Les déclarations du tueur présumé “Ti Lou”, qui aurait reçu la somme de 10 000 dollars pour exécuter Jean Dominique, n'ont jamais fait l'objet de la moindre vérification. Enfin, la mort suspecte de deux témoins n'a jamais été éclaircie. Le 29 juin 2004, la Cour de cassation avait ordonné la réouverture du dossier. Il aura pourtant fallu près d'un an pour que soit désigné un nouveau juge d'instruction, le 3 avril 2005 - soit cinq ans jour pour jour après les faits -, sans que ce dernier puisse avoir accès au dossier et dispose des moyens nécessaires à son enquête. Au total, six magistrats se sont succédé pour instruire l'affaire. Le 4 avril 2007, le dossier a connu un nouveau revers avec l'assassinat de l'homme d'affaires Robert Lecorps, également soupçonné d'implication dans la mort du journaliste. Poursuivi pour “entrave à la justice”, l'ancien commissaire de police Daniel Ulysse, directeur central de la police judiciaire à l'époque de l'assassinat de Jean Dominique, a été arrêté, le 10 décembre dernier. La police nationale d'Haïti (PNH) aura cependant mis près d'un mois a éxécuter le mandat d'amener émis par le juge Fritzner Fils-Aimé, actuellement en charge du dossier. Les déclarations de l'ancien sénateur Dany Toussaint, régulièrement cité dans l'affaire, n'ont jamais pu être corroborées. Depuis le début de l'année 2008, le juge Fils-Aimé a tenté d'obtenir la déposition du vice-président du Sénat, Rudolph Boulos, propriétaire des Laboratoires Pharval. Peu avant son assassinat, Jean Dominique avait rappelé à l'antenne qu'un médicament avarié, l'Afébril, produit et distribué par cette industrie pharmaceutique, avait causé la mort d'une centaine d'enfants, en 1996. Dans une lettre adressée le 27 février 2008 à la présidence du Sénat, la CIAPEAJ, instituée par le président René Préval, a également plaidé pour que Rudolph Boulos réponde aux convocations du juge Fils-Aimé. Le sénateur a adressé, une semaine plus tard, une fin de non-recevoir à cette requête, invoquant l'”immunité parlementaire”.