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29 mai 2009 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Acharnement gouvernemental contre la chaîne Globovisión : lettre ouverte au Président Hugo Chávez


Monsieur Hugo Chávez Frías
Président de la République bolivarienne du Venezuela
Palais de Miraflores, Caracas Monsieur le Président, Reporters sans frontières, organisation de défense de la liberté de la presse, s’interroge sur le sens de votre démarche à l’encontre de Globovisión. La chaîne privée d’informations, dont la diffusion se limite à Caracas et à ses environs, est actuellement la cible d’une véritable charge du pouvoir et de l’administration. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Le 4 mai 2009, un séisme d’une magnitude 5,4 sur l’échelle de Richter a secoué la partie centre-nord du Venezuela. Depuis le 7 mai, Globovisión, qui avait relayé l’information en se référant aux données de l’Institut géologique des États-Unis, fait l’objet d’une procédure administrative pouvant mener à sa suspension d’antenne pour une durée de soixante-douze heures. Cette procédure, dont la responsabilité incombe à la Commission nationale des télécommunications (Conatel), a été engagée sur la forte insistance de l’Assemblée nationale, exprimée au lendemain du séisme Il est reproché à la chaîne d’avoir enfreint l’article 29 de la Loi de responsabilité sociale en radio et télévision (Loi Resorte) sanctionnant les médias qui “promeuvent, font l’apologie ou incitent à la guerre ; promeuvent, font l’apologie ou incitent aux altérations de l’ordre public”. En quoi une information donnée sur un tremblement de terre, pour imparfaite qu’elle puisse être, cadre-t-elle avec la définition de l’infraction ? Nous vous posons la question. Admettons que la perquisition, très médiatisée, menée le 21 mai à Caracas, au sein de l’une des propriétés du président de Globovisión, Guillermo Zuloaga, ait porté sur les activités de concessionnaire automobile de l’intéressé. Notre inquiétude vient surtout des propos que vous avez vous-même tenus en ouverture du dixième anniversaire de votre émission, “Aló Presidente”, diffusée à cette occasion pendant quatre jours. Le 28 mai, à l’antenne, vous avez enjoint, outre la Conatel, son ministère de tutelle, le Tribunal suprême de justice et le parquet général de la République d’“agir” contre Globovisión, sans quoi “vous le feriez vous-même, face aux déficiences et aux manquements au sein de certaines instances de l’État”. En quoi une mobilisation aussi ample des moyens de l’État s’imposait-elle dès lors que la procédure de la Conatel était déjà ouverte contre Globovisión depuis trois semaines ? Souhaitiez-vous d’emblée pour la chaîne une suspension de soixante-douze heures, à l’issue de laquelle elle aurait de toute façon repris ses programmes ? Que feriez-vous, concrètement et par vous-même, pour suppléer aux carences des autorités que vous dénoncez ? La question des médias est un “problème de santé publique”, avez-vous assuré ce même 28 mai, surnommant “Globoterror” une chaîne qui, selon vous, “conspirerait pour vous assassiner”. Cette accusation, devenue un leitmotiv, se réfère entre autres à la claire attitude de défiance manifestée par Globovisión à votre égard, lors du coup d’État qui vous renversa brièvement entre le 11 et le 13 avril 2002. Une procédure judiciaire, assortie d’un débat contradictoire, sur l’attitude de certains médias privés au cours de ces événements n’était pas sans fondement à l’époque. Sur quel contenu repose désormais l’accusation, plus de sept ans après les faits ? Si l’”appel au meurtre ou au coup d’État” contre votre personne imputé à Globovisión - condamnable par principe et a fortiori contre un chef d’État élu démocratiquement - existait réellement, vous contenteriez-vous d’une suspension d’antenne de soixante-douze heures infligée à la chaîne ? Depuis l’exclusion des ondes hertziennes de Radio Caracas Televisión (RCTV), le 27 mai 2007, Globovisión est le seul média télévisuel du réseau à émettre une voix nettement critique envers votre gouvernement. Aucun pouvoir issu d’une société démocratique, reconnaissant la liberté d’expression, ne peut éviter les oppositions et les désaccords. Ne portez-vous pas une attention excessive à une chaîne qui ne partage pas vos idées ? Est-ce “mentir”, “vous insulter” ou, pire, “vouloir votre mort”, que de ne pas les partager ? Ne surestimez-vous pas le pouvoir réel d’un média ? Ne sous-estimez-vous pas les propres capacités de votre gouvernement, en concluant que vous déclarent la guerre tous ceux qui, soit critiquent votre action, soit défendent le droit de vos détracteurs à s’exprimer ? Dans d’autres pays d’Amérique latine, où vos homologues ont été durement confrontés à des médias hostiles ou considérés comme tels, jamais la réplique de l’État n’a pris une tournure aussi extrême. Jamais n’a eu lieu la subordination de la quasi-totalité du secteur télévisuel à la seule voix dirigeante. Et le dialogue s’est parfois noué. Il est inquiétant que tel ne soit pas le cas au Venezuela. Je nourris l’espoir que ce dialogue puisse un jour y avoir lieu. En vous remerciant de l’attention que vous porterez à cette lettre, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération. Jean-François Julliard
Secrétaire général