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5 juillet 2016

21 journalistes tués en six mois: un bilan catastrophique pour l’Amérique Latine

En ce milieu d’année 2016, Reporters sans Frontières (RSF) dénombre déjà 21 journalistes assassinés en Amérique Latine, dont 14 pour les seuls Mexique et Guatemala. Un bilan comptable désastreux qui s’explique par des mécanismes de protection défaillants ou inexistants, mais surtout par un degré de violence, de corruption et d’impunité alarmant dans la plupart des pays de la zone, devenue l’une des plus dangereuses du monde pour l’exercice de la profession.

Depuis le 1er janvier 2016, 21 journalistes ont été tués en Amérique Latine. Comme en 2015, le Mexique est encore en en tête de cette triste liste, avec 9 assassinats. Suivent le Guatemala (5), le Honduras (3), le Brésil (2), le Venezuela (1) et le Salvador (1).


Aucun de ces pays n’est pourtant officiellement en guerre, mais chacun souffre d’une forte violence structurelle liée en partie à l’omniprésence de groupes armés, comme les Cartels au Mexique ou les Maras en Amérique centrale. Dans la plupart des cas recensés ci-dessous, le mobile exact des crimes demeure inconnu*. Les enquêtes judiciaires – lorsqu’elles sont ouvertes – piétinent et sont entravées par des autorités corrompues. L’impunité de ces crimes demeure plus que jamais au centre d’un cercle vicieux et d’une dévalorisation permanente de la profession.


Le contexte de ces assassinats est sensiblement le même à chaque fois: dans des régions éloignées des grandes villes, des journalistes – souvent animateurs radio ou correspondants locaux – couvrant des affaires criminelles, judiciaires, de corruption ou des thématiques sociales locales sont abattus par des «sicarios» (tueurs à gages) dans la rue, près de leur domicile ou de leur lieu de travail. Les victimes, dans certains des cas, avaient préalablement signalé avoir reçu des menaces suite à leurs enquêtes et publications.


Lorsque le doute plane, les autorités policières et judiciaires écartent le plus rapidement possible le mobile professionnel, cherchent à remettre en question la qualité du travail journalistique des victimes et vont même jusqu’à établir des liens entre les victimes et les groupes criminels locaux.


«Ce bilan intermédiaire des assassinats de journalistes augure d’une année 2016 épouvantable en Amérique latine, déclare Emmanuel Colombié, responsable de la zone pour Reporters sans Frontières. Cette déferlante de violences sur le continent, et particulièrement au Mexique et en Amérique centrale, a fait basculer la région parmi les plus dangereuses de la planète pour l’exercice de la profession. Ajoutez à cela un nombre incalculable d’agressions, d’enlèvements et disparitions forcées, de menaces ou encore de cas de harcèlement judiciaire, et vous obtenez un climat de terreur dans lequel les journalistes ne trouvent évidemment plus leur place. Face à ce sombre constat, il est grand temps que les dirigeants de la zone prennent conscience de leur responsabilité et engagent tous leurs efforts pour stopper cette spirale mortifère.»


Rappelons ce que prévoit la Déclaration des principes de la liberté d’expression de l’Organisation des États américains (OEA): «L’assassinat, le séquestre, l’intimidation, les menaces proférées contre les communicateurs sociaux ainsi que la destruction matérielle des moyens de communication, constituent des violations des droits fondamentaux de la personne et limitent gravement l’exercice du droit à la liberté d’expression. Les États ne doivent pas seulement prévenir et, le cas échéant, mener des enquêtes sur de tels faits, mais aussi punir leurs auteurs et veiller à ce que les victimes reçoivent une réparation adéquate.»


Plusieurs états de l’OEA ont semble-t-il oublié ces principes, et ne considèrent pas, aujourd’hui encore, la protection des journalistes comme une priorité. Ainsi, sur l’ensemble de la zone, seuls la Colombie et le Mexique ont mis en place des mécanismes nationaux de protection. Ces dispositifs, qui ont le mérite d’exister, ne remplissent pourtant pas leur fonction première, et souffrent cruellement de manque de ressources financières, humaines, et d’autonomie vis-à-vis de la classe politique. Au Guatemala, sous la forte pression d’organisations de la société civile et d’associations de journalistes, un mécanisme est en phase d’élaboration et d’implémentation. Au Honduras, face à une impunité quasi totale des crimes commis contre les journalistes, RSF appelle à la création d’une structure indépendante d’investigation, capable, avec du personnel formé et qualifié, d’établir clairement et de rendre publics les liens entre l’activité professionnelle des journalistes et leur assassinat.




Bilan au 1er juillet 2016:


Mexique, 149e au classement RSF de la liberté de la presse 2016: 9 victimes


- Marcos Hernández Bautista, 38 ans, tué le 21 janvier 2016, Etat de Oaxaca.

Médias: Noticias, Voz e Imagen de Oaxaca.

- Reinel Martínez Cerqueda, 43 ans, tué le 22 janvier 2016, Etat de Oaxaca.

Média: Radio Communautaire El Manantial.

- Anabel Flores Salazar, 32 ans, tuée le 9 février 2016, Etat de Veracruz.

Média: El Sol de Orizaba.

- Moisés Dagdug Lutzow, 65 ans, tué le 20 février 2016, Etat de Tabasco.

Média: directeur du groupe de média VX.

- Francisco Pacheco Beltrán, 55 ans, tué le 25 avril 2016, Etat de Guerrero.

Média: El Sol de Acapulco.

- Manuel Santiago Torres González, 48 ans, tué le 14 mai 2016, Etat du Veracruz.

Média: Website Noticias MT, TV Azteca.

- Elidio Ramos Zárate, 44 ans, tué le 19 juin 2016, Etat de Oaxaca.

Média: El Sur.

- Zamira Esther Bautista, 44 ans, tuée le 20 juin 2016, Etat de Tamaulipas.

Média: freelancer, El Mercurio y La Verdad.

- Salvador García Olmos, 31 ans, tué le 29 juin 2016, Etat de Oaxaca.

Média: Radio Tuun Ñuu Savi.



Guatemala, 121e au classement RSF de la liberté de la presse 2016: 5 victimes


- Mario Roberto Salazar, 32 ans, tué le 17 mars 2016, département de Jutiapa.

Média: directeur de la Radio Estéreo Azúcar;

- Wiston Leonardo Cano Túnchez, 41 ans, tué le 8 avril 2016, département de Escuintla.

Média: Animateur Radio La Jefa.

- Diego Salomón Esteban Gaspar, 22 ans, tué le 30 avril 2016, département de Quiché.

Média: Radio Sembrador.

- Víctor Hugo Valdez Cardona, 65 ans, tué le 7 juin 2016, département de Chiquimula.

Média: présentateur Chiquimula Visión.

- Álvaro Alfredo Aceituno López, 65 ans, tué le 25 juin 2016, département de Quetzaltenango.

Média: directeur de l’Estéreo Ilusión.


Honduras, 137e au classement RSF de la liberté de la presse 2016: 3 victimes


- Marlon David Martínez Caballero, 27 ans, tué le 7 février 2016, département de Cortes.

Média: animateur de Radio TopMusic.

- Dorian Hernández, 27 ans, tué le 16 juin 2016, département de Lempira.

Média: photographe freelance et ancien producteur de la chaîne GRT Canal 31.

- Elmer Cruz, 30 ans, tué le 19 juin 2016, département de Yoro.

Média: présentateur d’une émission musicale d’un «canal local».


Brésil, 104e au classement RSF de la liberté de la presse 2016: 2 victimes


- João Valdecir de Borba, 51 ans, tué le 10 mars 2016, état du Paraná.

Média: animateur Radio Difusora AM.

- Manoel Messias Pereira, 46 ans, tué le 9 avril 2016, état du Maranhão.

Média: bloggeur Sediverte.com


Venezuela, 139e au classement RSF de la liberté de la presse 2016: 1 victime


- Ricardo Durán Trujillo, 45 ans, tué le 19 janvier 2016, Caracas.

Média: chef de la presse du gouvernement de Caracas (Distrito Capital)


El Salvador, 58e au classement RSF de la liberté de la presse 2016: 1 victime


- Nicolás Humberto García, 23 ans, tué le 10 mars 2016, département de Ahuachapán.

Média: animateur Radio Expressa, Voces al Aire.





*Précision : faute d’informations suffisamment claires sur les enquêtes locales, et donc sur le lien entre le travail journalistique des victimes et leur assassinat, RSF n’a pas pu intégrer l’intégralité de ces cas dans sa comptabilité officielle, utilisée notamment pour le Baromètre et le Classement mondial de la liberté de la presse.